Lorsque point l'aube
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Précédents ouvrages de Paul Sandrin
Récits, romans ou poèmes, voici six titres, édités de 2000 à 2006 :
Saints d'Auvergne,
L'irrésistible ascension de la Julie de Cornemure,
Un sourire du Pays des Vertes Gentianes,
Sombra y Sol,
Le Bal des Prénoms,
Lumière céleste.
Tous ces ouvrages sont en vente :
44 avenue charles rouxel
77150 pontault-combault
Quand pointe l'aube (extraits)
Note préliminaire : L'ouvrage présenté ci-dessous est destiné à être édité courant 2008.
Comme dans toutes les pages wiki, grâce à l'onglet "discussion" ci-dessus, il est possible de dialoguer avec l'auteur.
De novembre 2007 à mars 2008, Quand pointe l'aube est paru en feuilleton sur cette page à raison d'un épisode par semaine. Désormais ces extraits illustrés permettent encore d'en prendre connaissance.
Quand pointe l'aube
Nouvelles provinciales,
récits et poèmes,
d’hier ou d’ailleurs
Table des matières
Avertissement
Prélude : pages de journal intime 1998, I, II, III
1 Couleurs de Brie
2 Au pays des volcans
3 Bords d’eau et envols
Interlude
4 Hier aujourd'hui et demain
5 Fantaisies et imitations
6 Hédonisme
Appendice
Avertissement
Ce livre est un plagiat !
Prélude
Pages de journal intime 1998, I
Questionnaire de la Caisse de Retraite destiné à « établir vos droits aux prestations susceptibles de vous être versées dès le quatrième trimestre de l'année en cours »… Possibilité. Nullement obligation. Direction panier ! Destination habituelle des invitations aux repas, galas et déplacements divers, adressées aux anciens de la commune.
Las ! Mon associé, mon cadet de vingt ans, plus soucieux que moi de l'usure du temps, me fait brutalement l'annonce de l'arrêt irrémédiable de son activité libérale dans moins de six mois. Pour diverses raisons pratiques, il va falloir cesser d'exercer, en même temps que ce grand sage.
Devant ma réticence, il ne sait pas réprimer un avis personnel très pertinent :
- Vous voulez donc crever au boulot ?
A défaut d'information très précise sur les circonstances les plus souhaitables de ma disparition, j’élude la question. Sans m'étonner plus avant de la décision de mon acolyte, soucieux d’un exercice salarié moins stressant.
Bénéficiaire par contagion de cette éminente sérénité, je tente de me raisonner. Ces petites poussées hivernales de bronchite asthmatiforme seront plus faciles à contrôler, si les va-et-vient professionnels matinaux ou tardifs me sont évités. Ainsi que les fatigues et astreintes du travail quotidien.
Je pourrai reprendre, avec modération, une activité sportive plus régulière. Raideurs ou douleurs articulaires et musculaires, signes d'irréparable outrage du temps, ne méritent-ils pas une meilleure attention ? Les verres épaississent et l’ouïe n'a plus la même acuité. Il faudra admettre la réalité de ces misères.
Ma méthode était de les ignorer.
Lors de ma dernière et lointaine consultation, Alexandre m’avait recommandé :
- Bilan complet, « check up !», dès la cinquantaine. A renouveler systématiquement tous les cinq ans. Pour l'asthme, Ventoline dès l'apparition du moindre petit sifflement.
Grâce à cette précieuse prescription ou quelque autre, glanée ici et là, je domine ces discrets désagréments.
En résultent certes des insomnies plus fréquentes ? Du temps disponible en supplément !
Cela m’a permis l’abord de la Recherche par la face nord. La récente biographie de Proust par J. Y. Tadié m’a procuré l'équipement et les connaissances préliminaires nécessaires à cette entreprise, consistant à commencer par : “ Longtemps, je me suis couché de bonne heure ”, et à terminer par : “ ... tant de jours sont venus se placer - dans le Temps. ”, ayant lu avec toute l'attention requise chacune des phrases intermédiaires. J’en suis à la relecture et se trouvent ainsi résolus ces petits inconvénients d'insomnies.
Les check-up d’Alexandre négligés, j’ai décidé de ne le consulter, non plus qu'aucun de ses confrères, qu'en cas d'urgence extrême. Nonobstant la considération augmentée de la grande affection que je porte à Alexandre !
Alexandre est un précieux ami. Jusqu'à peu, il est vrai, ses activités professionnelles ne lui laissaient guère de temps pour pratiquer activement l'amitié.
Las ! Cessant d'exercer, le voilà accaparé par son épouse à laquelle sa présence fut trop longtemps comptée. Ce qui me remet en mémoire le vieux proverbe chinois : « le plus grave danger pour le médecin c’est de se trouver marié à une femme de médecin ». Jugement sans nul doute excessif, mais Alexandre demeure de fait indisponible. Un ami virtuel en quelque sorte !
La conscience de l’esseulement inhérent à la retraite prochaine, m’assaillit soudain d’une sorte de vertige. Je grognais contre les astreintes de ma tâche. Les heures libres, week-ends et vacances n’en étaient que plus précieux et de multiples activités les rendaient parfois trop brefs. Que faire d’une disponibilité permanente ? Pourquoi entreprendre ceci ou cela maintenant. Plutôt que demain ou plus tard ?
Une petite démangeaison d’écriture m’a souvent tracassé. Faute de temps, je ne prêtais pas grande attention à ce léger prurit. N’est-il pas temps d’y songer ? La lecture de Proust m’a réconcilié avec la littérature. Vais-je me mesurer à son génie ? C’est la motivation pour l’écriture que j’ai réapprise de lui.
Se consacrer à l’élaboration d’un texte à la mesure de ses capacités. Revisiter le temps passé au filtre de la mémoire. Belle matière pour exercer son premier talent.
C’est décidé, je vais écrire. Le temps, le temps… C’est le temps qui me manquait pour bâtir un ouvrage ! Avec la retraite la situation s’inverse.
Là est le chemin !...
Pages de journal intime 1998, II
Dans ma déception, pour la première fois hier, j’ai couché mes réflexions intimes sur le papier. Au lieu de vociférer ou de répandre mon acrimonie vers mes proches.
Après une douloureuse nuit de réflexion, j’ai donc décidé !
Ces premières pages de journal seront le début de mon premier ouvrage. J’ai corrigé : « le début de mon œuvre » aurait prêté aux sarcasmes. De lecteurs éventuels.
Plus précisément, ce sera ma préface.
Bizarrement, l’épreuve de ce décrochage imposé d’une longue vie professionnelle me rend très lucide. Tellement lucide que je me sens soudain possesseur d’une faculté inconnue jusque là. Non seulement le présent m’apparaît d’une clarté limpide pour me construire un nouvel avenir, mais je me sens habité d’un regard prémonitoire sur les événements futurs. Vue sur l’avenir d’une telle acuité que me voilà véritablement extralucide. Du moins, dans le domaine littéraire qui désormais est le mien.
J’ai soudain la certitude que les pensées qui se bousculent dans mon esprit coïncident en bien des points pour l’architecture de mon ouvrage à la facture de celui d’un grand auteur étranger disparu. La teneur de son livre se présente clairement à mon esprit comme si j’en faisais présentement la lecture ! Alors que ce livre ne me sera matériellement accessible que dans plusieurs années, à travers la traduction qui en paraîtra alors chez nous.
Fermons la parenthèse, je vous éclairerai au fil des pages sur ce point particulier, cher hypothétique lecteur.
Me voilà investi d’un don extraordinaire !
Côtoyant le passé par le souvenir, je vis le présent avec la maîtrise que m’imposent mes difficultés récentes. Et voilà que le futur se dévoile à ma réflexion par larges pans. L’avantage évident qui m’est offert est que me voilà grandement libéré de la chronologie. Je naviguerai dans le temps sans me soucier d’être taxé d’incohérence dans le déroulement de ma narration. Sachant que demain, « qui vient toujours un peu trop vite », viendra à coup sûr corroborer mes assertions concernant le futur.
Il reste qu’un point m’a parfois posé problème quant à mon expression écrite. Dès mes premières rédactions ou dissertations scolaires, je faisais mon affaire des relations ou des démonstrations qu’impliquait le sujet. Mais, de même que dans mes lectures, hormis chez Proust, j’ai toujours sauté maintes descriptions ou portraits m’apparaissant redondants, ma prestation écrite d’abord soucieuse d’argumentation a pu être taxée de sécheresse dans le développement.
Voilà donc un lourd handicap pour prétendre élaborer une œuvre romanesque. Un nouvel obstacle majeur m’apparaît aussi. La cohérence de l’ensemble, outre la chronologie, oblige à ce que les personnages se retrouvent dans une commune vraisemblance géographique. Déjà privilégié par ce nouveau don de vision, je ne puis réclamer la capacité permanente d’ubiquité pour moi-même et mes personnages.
Une autre façon existe d’échapper à la cohérence et à la chronologie sans abuser de ma voyance paranormale. Au lieu d’enchaîner des récits en un roman ou une saga solidement construits, je peux me consacrer à la nouvelle ou au récit, sans souci de continuité rigide ni de liens contraignants d’un écrit à l’autre. A l’instar de Valéry Larbaud, je souhaite en somme me libérer autant que faire se peut de « la vieille carcasse rouillée de l’intrigue ».
J’ai toujours été sensible à la qualité de la forme, à l’élégance des mots et de leur agencement, au jeu de mots, à l’humour issu de leur choix judicieux. Ce que j’ai déjà exprimé dans un poème que je chéris particulièrement :
J’aime les mots,
J’aime l’image,
Magie des mots,
Le calembour, le jeu de mots,
L’allusi-on, l’humour, un mot,
Et l’ironie, la connivence,
L’échange, un regard, un silence,
Une fleur pour toi, quelle éloquence !
Toujours des mots.
En un mot donc, j’attache une place majeure à la forme dans l’expression. Dans ce souci de l’orner au mieux, j’ai le plaisir de me trouver en accord avec Hugo pour lequel « il n’y a ni fond ni forme, le puissant jaillissement de la pensée apportant l’expression avec elle, le fond et la forme sont le même fait de vie ». Et ajoute-t-il « la forme est le fond qui monte à la surface. »
Ainsi, ma décision est ferme. Ce premier ouvrage qui doit constituer mon grand œuvre rassemblera récits et nouvelles délaissant délibérément le genre du roman. Il sera aussi parsemé de poèmes qui, s’ils ne sont aujourd’hui que peu prisés en recueil, peuvent égayer de ci de là - ou même ici et là- un ouvrage de leur petite musique particulière.
Des difficultés éditoriales m’attendent que je vais narrer. Et mon ouvrage majeur initié par ces premières pages ne sera en rayon que vers 2007-2008. Ainsi, pour satisfaire votre légitime curiosité, vous pourrez, dans le même temps que vous me lirez, prendre connaissance du livre qui m’a conforté dans mes choix et dont la traduction, qui m’est miraculeusement connue dès maintenant, ne paraîtra chez Phébus que fin 2006.
Je ne pensais en révéler le titre qu’en appendice à la fin de l’ouvrage, mais j’ai scrupule à jouer les cachottiers. Il s’agit donc de Quand la nuit tombe, de W. Wilkie Collins trad. E. Chedaille, Ed. Phébus, oct. 2006.
Et c’est là qu’il m’est très précieux de pouvoir connaître dès maintenant, en 1998, la traduction d’un tel écrit qui ne sera physiquement disponible que dans plusieurs années. J’ai en effet le grand plaisir d’y découvrir que mes préoccupations littéraires se recoupent grandement avec celles de son auteur au grand talent reconnu. Cela me permet de me lancer sans complexe, à l’imitation de Collins, dans la facture de nouvelles, de récits ou de poèmes, libres de tout autre lien que celui que me livreront jour après jour mon imagination ou mon souvenir. Je n’aurai même pas besoin d’utiliser à son image un procédé littéraire certes des plus judicieux. La liaison entre mes récits se fera le plus naturellement qui soit par ma capacité paranaturelle à voguer sur la mer du temps pour aborder alternativement à ma guise les rivages du futur comme du passé.
Pour une plus grande fluidité, je m’efforcerai cependant de regrouper mes textes par thèmes avant publication.
Ainsi, en ma qualité d’émigré d’Auvergne et d’immigré en Brie, je rassemblerai ceux en rapport avec chacune des deux provinces. Et avec Paris qui appartient un peu à l’une et à l’autre. Ou avec la province en général.
L’humour indépendamment de la géographie pourrait avoir une place à part. De même que la colère en cette époque de tant de désastres présents ou annoncés. Certains textes imités de ceux d’oeuvres connues au fil des pages pourront être rassemblés ou simplement estampillés « à la manière de… ». On remarquera peut-être ici ou là un simple clin d’œil à tel maître ancien ou plus récent. Ainsi de Ronsard, La Fontaine, Maupassant, Hugo ou Verlaine évidemment, de poètes japonais anciens, de modernes rappeurs ou de quelques autres.
La hardiesse de Collins avait été d’élaborer un recueil de nouvelles disparates « habilement liées par une trame parfaitement cohérente. Une jeune femme, Léah, est censée transcrire les textes « quand la nuit tombe », sous la dictée de son mari, un portraitiste que la cécité menace. Son épouse a donc imaginé pour survivre un expédient original : rédiger un ouvrage à partir des meilleures histoires racontées au peintre par ses modèles lors des séances de pose. »
J’aurai pu sans difficulté utiliser un procédé similaire à celui de Collins. Dans la plupart de mes futurs ouvrages, il sera habituel qu’un narrateur externe au récit le commente à la fin ou au sein même de chacun des chapitres. Le dialogue qui s’en suit avec l’auteur permet facilement d’expliciter d’éventuelles incohérences apparentes ou de réels paradoxes.
Mais ce don qui m’est apparu de naviguer dans le futur aussi bien que dans le passé m’autorise à livrer la succession de mes pensées, nous l’avons dit, sans souci de chronologie. Et sans recours à quelque artifice littéraire que ce soit.
Une précision encore. Aujourd’hui l’écrit tend à laisser trop souvent la place à l’image. La lecture est moins appréciée des nouvelles générations.
De ce fait, pour requalifier la lecture, je me sens renforcé dans l’idée de délaisser le roman. Et même pour une part la nouvelle. A l’inverse de Collins qui avait pourtant, par sa qualité, élevé son recueil de nouvelles au niveau de ses meilleurs romans, je ne vais pas livrer un nombre limité de longues nouvelles. Ma hardiesse sera de regrouper une quantité notable de brefs récits ou poèmes et de courtes nouvelles. Tout en postulant à la reconnaissance de la qualité de l’ouvrage. Et symboliquement, en écho arithmétique aux Exercices de style du maître Raymond Queneau, je souhaite présenter 99 textes. Ou texticules.
Pour accrocher l’intérêt de jeunes lecteurs, moins attirés aujourd’hui par l’écrit et peu argentés, je permettrai une prise de contact plus facile en publiant en avant-première des extraits, voire l’intégralité de mon ouvrage sur la toile. Illustré de photos ou de reproductions d’œuvres d’amis artistes, ce qui serait moins facile dans l’édition. Car fort coûteux !
Pages de journal intime 1998, III
De petites opportunités d’édition ou de diffusion vont m’amener à publier différents titres à tirage confidentiel, avant de promouvoir valablement le présent écrit auquel va mon intérêt majeur. Le bon côté de la chose est que connaissant à l’avance la teneur de mes futures publications, je peux y puiser dès maintenant sans réserve pour alimenter mon ouvrage phare.
Mais une certaine connaissance du futur n’a pas que des avantages. Ainsi de savoir dès aujourd’hui que mon ambition littéraire subira des revers renouvelés auprès des éditeurs, me détournant provisoirement du schéma exposé plus haut.
Voici quelques témoignages futurs de ma déconvenue, allant de la tristesse à l’amertume, voire à un sentiment de culpabilité :
Accusation
De votre ouvrage
Nous accusons votre ouvrage
De réception.
Nous avons vu votre ouvrage
Avec la plus grande tension
Et n’ayant ouvert nulle page
Nous l’éludons.
Nous attendons d’un ouvrage
Plus d’émotion
Sans devoir lire les pages
C’est bien trop long.
Autoédition
Ne m’édite,
Je médite…
En mon cœur,
Contrition !
Ainsi nul
Ne m’édicte,
Bénédicte,
En mon œuvre
Variation !
Pauvre nul,
Je te dicte,
Bénédicte,
Des épreuves
Correction.
Le dernier poète
En haut des hauts rayons
De la bibliothèque
L’œuvre du vieux métèque ?
Quand aura disparu
Le poète !
Qui encore acquéra
Le léger opuscule
Au fond des étagères
De ce dernier libraire ?
Quand nous aura quitté
Le poète !
Kidonkirakérir
En haut des hauts rayons
Kiankorakéra
Au fond des étagères
Quand se taira le chant
De ses vers ?
Parmi les grands anciens
De Ronsard à Brassens
Si quelqu’un se rappelle
Du beau nom de Verlaine
Il ira sur gougueule :
«Voyez aussi vert-laine !»
Quelques lignes relevées dans la préface du tome II de l’Histoire de la Littérature du XXè siècle (Ed. Hatier) soulignent que ce n’est pas obligatoirement la qualité qui prime pour espérer être édité.
Cela apporte un léger baume au cœur des pauvres auteurs en mal d’éditeur :
« …les importants circuits de distribution favorisent les grands tirages et contribuent à développer une littérature populaire de qualité souvent médiocre…
…le nombre considérable de titres publiés chaque année ne doit pas faire illusion…
…l’essentiel du marché est désormais occupé par des ouvrages qui ne sont pas de pure création : ils sont historiques, techniques ou scientifiques…
…Roland Barthes proposait une distinction entre « écrivains »et « écrivants ». Les premiers travaillent le langage et interrogent le monde au travers des formes qu’ils créent, tandis que les seconds se servent du langage comme d’un simple instrument…
…Les mémoires d’un sportif, d’un politicien ou d’une actrice de cinéma, si bien écrits soient-ils, n’appartiennent pas à ce que l’on appelle « la littérature ». Une différence de nature, plus encore que de qualité les sépare… ».
Ma propre déconvenue sera aussi atténuée de la petite satisfaction de me savoir recueillir au fil de maigres tirages autoédités ou édités à compte d’auteur quelques appréciations favorables :
Récognition
…courtes anecdotes pleines d’humour,
tendresse et à-propos…
…ouvrage qui étoffe l'œuvre de l’auteur
de l'éclat de soleil qui affleure en son titre...
…un livre léger comme une robe d’été
qui se lit comme un long poème
tant la musique des mots y mène la danse…
…c'est avec délectation que je viens de dévorer votre dernier ouvrage,
quelle érudition (sic)…
Comment, pour l’heure, organiser mon nouvel emploi du temps pour y ménager les séquences indispensables à la réalisation de mon ambition littéraire ? Je connais évidemment par avance mon échec à vouloir profiter de mes insomnies pour activer mon clavier. A l’inverse de la lecture, la tension créatrice interdit de retrouver le sommeil plus tard dans la nuit. Tout naturellement, du fait des contingences sociales et familiales, la pleine journée et la soirée ne me seront que peu disponibles. Je vais donc orienter mes efforts à préserver quelques heures de repos au plus noir de la nuit pour retrouver mon bureau dès les premières lueurs.
C’est donc avec bonheur que je verrai chaque matin pointer l’aube.
Rejoignant encore en cela la démarche de W.Wilkie Collins précédemment évoqué, en symétrie avec son ouvrage intitulé Quand la nuit tombe, pour mon travail un titre s’impose à moi : Quand pointe l’aube !
Chapitre I : Couleurs de Brie
Début des années cinquante, Pontault-Combault, petite cité briarde, conserve une structure féodale sur le plan médical. Installé près de la gare de Combault, le docteur Dutilleul impose sa compétence et son autorité sur un large périmètre environnant. Relayé dans ses prérogatives par un personnel paramédical féminin dont l’allégeance lui est acquise de longue date. Outre la sage-femme et l’infirmière, les titulaires de la pharmacie et du cabinet dentaire sont des dames qui bénéficient des conseils et de la courtoisie, on n’ose dire de la protection, du grand praticien. Pendant vingt cinq ans, le consortium a refoulé avec succès toutes les tentatives concurrentes d’installation de jeunes praticiens.
A l’arrivée de Jacques, dentiste fraîchement diplômé, l’accroissement de la population justifie à l’évidence une plus grande offre de soins. La coïncidence fortuite de la création, à quelques jours d’intervalle, d’un nouveau cabinet médical permet d’unir les efforts de Jacques à ceux du nouvel arrivant pour résister aux forces centrifuges aussitôt apparues.
Dans ces circonstances, après un contact assez amical avec sa consœur chirurgien-dentiste, Jacques ajourne la visite protocolaire à Dutilleul. On lui fait vite savoir que cette démarche ne doit pas subir de retard. Jugeant suffisant d’avoir manifesté son peu d’empressement, Jacques prend par téléphone un rendez-vous qu’on lui consent à quelques jours de là. Pour onze heures précises.
Cinq minutes avant onze heures, Jacques foule l’allée de gravier blanc, gravit les marches du perron de l’impeccable demeure en pierres meulières, aux volets vert sombre, aux fenêtres à petits carreaux et aux soubassements d’un blanc immaculé. Tout comme les dessous de toit. La maison semble avoir été livrée de la veille à ses occupants. Bien qu’elle date d’un quart de siècle.
L’artisan-peintre attitré doit, à sa propre initiative dit-on, renouveler l’entretien. De façon à ce que la moindre salissure ou trace de vétusté soit aussitôt éliminée. Les feuilles d’automne peuvent mettre à mal les chéneaux et descentes également blancs. L’homme de l’art a pour mission de les lessiver et de les repeindre systématiquement chaque année aux premiers beaux jours.
Jacques est introduit, après interrogatoire d’identité, dans un salon bibliothèque assez sombre mais richement meublé. Ayant conservé son imperméable dont on lui a proposé sans insistance de le défaire, il le dispose sur ses genoux en s’asseyant sur le bord d’un fauteuil bergère, face à la porte, prêt à bondir pour saluer respectueusement l’arrivée du maître de ces lieux.
Il n’ose profiter de la majesté du décor, ni s’approcher des rayonnages pour s’intéresser aux titres des nombreux ouvrages. Trop soucieux de son exposé à venir et des réponses, plusieurs fois ressassées, en vue de faire face aux inévitables interrogations auxquelles il se destine à être soumis. La personne à blouse stricte et à cheveux blancs, qui remplit à la fois les rôles de femme de ménage, cuisinière et réceptionniste de sept heures chaque matin jusqu’à dix neuf heures environ, vient à deux reprises lui indiquer que le Docteur est navré de ne pouvoir se libérer aussi vite qu’il l’avait espéré.
A midi moins cinq très précises, la porte largement ouverte et aussitôt refermée derrière lui, laisse entrer un homme de taille tout juste moyenne, dans un costume gris, la chemise blanche ornée d’un nœud papillon sombre assorti à la pochette et dont les poignets laissent apparaître des boutons de manchette dorés. Les joues roses et luisantes, accordées à des mains potelées parfaitement soignées et à une petite rondeur au niveau de la ceinture, contribuent à lui donner un air affable et renseignent, ainsi que les cheveux rares mais bien plaqués et récemment lissés, de même que l’odeur d’un parfum viril fraîchement appliqué, sur le fait qu’il sort tout droit de sa salle de bain. Il paraît à Jacques que le grand praticien n’est pas fâché qu’il s’en rende compte.
- Alors, voilà notre jeune ami dentiste que j’ai dû faire attendre. Tenez, installez-vous confortablement par-là, dit-il en le repoussant vers un fauteuil de cuir bas et profond, cependant qu’il se campe lui-même sur une chaise voisine d’où il surpasse Jacques en altitude.
Mais que venez-vous donc faire ici ? Il fallait exercer en ville ! Savez- vous que dans ces bourgs, nos amis briards meurent avec leurs vieux chicots. Enfin ! Vous le comprendrez rapidement par vous-même.
L’hôte pose quelques brèves questions et, ayant chaleureusement assuré Jacques de son soutien le plus actif, il le congédie sans plus tarder :
- Excusez-moi de ne rien vous offrir cette fois-ci, mais mon retard vous a déjà fait perdre beaucoup de temps.
Château de Bois la Croix
Pas de chambre du roi !
Ni chambre de la reine
Chez Madame Sans-Gène !
Mais un Club de lecture
Tapi dans la verdure.
Et à Pontault-Combault,
La mairie au château.
Pas de chambre du roi
Au parc de Bois la Croix,
Mais Castel Club y règne
Et beauté reste reine !
Chapitre II : Au pays des volcans
En ce dimanche pluvieux, le docteur Delacroix a retenu sa table à Vomazel. L’Auberge des Négociants Voyageurs, si elle ne fait pas preuve d’originalité par son enseigne, n’en manque pas pour l’abondance et la variété de ses menus.
- Eh ! Bonjour, Docteur, vous permettez que je vous embrasse. C’est qu’on ne vous voit plus guère. Tout juste une fois, je crois, depuis le mariage de votre fils. Alors qu’est-ce qu’on vous sert ? Le patron tient à vous offrir l’apéritif. Ne vous gênez pas. Prenez vraiment ce qui vous fait plaisir. Je note déjà un Dubonnet pour le Docteur, je ne me trompe pas ?
- Mais oui, c’est bien ça. C’est gentil de se souvenir.
- Et votre petite bru ? Mais ça ne serait pas…
- Oui, oui ! J’attends un bébé. Qu’est-ce que vous me conseillez, Auguste, je peux prendre un apéritif ?
- Ah ! Félicitations ! Mais pour une fois, n’écoutez pas le Docteur. Je sais ce qu’il vous faut. Je note une coupe de champagne. Et madame Delacroix ?
- Oh ! Moi, vous savez, je n’ai pas envie de grand chose. Je ne digère pas trop bien en ce moment. Je ne vois pas trop ce que je pourrais prendre.
- Décide-toi, Maman !
- Bon, alors pour faire comme tout le monde. Mettez-moi une petite coupe de champagne. Mais juste une larme !
- Vous nous apportez la carte, s’il vous plaît, on commencera à faire notre choix en attendant l’heure de passer à table. On pensait faire un petit tour pour se dégourdir les jambes, mais dehors, il n’arrête pas de pleuvoir ! Vous nous redonnerez un apéritif, il n’y a rien d’autre à faire de ce temps-là.
Un troisième apéritif a été nécessaire pour atteindre le début du service et le mauvais temps dicte de choisir le grand menu.
On commence le repas avec un blanc de Saint-Pourçain, on renouvelle abondamment le Chanturgue qui se marie parfaitement avec le pavé de biche et les fromages et en l’honneur du futur héritier, on commande le champagne pour accompagner les desserts. Au café, le Chef vient s’enquérir du degré de satisfaction de ses hôtes et offre à ces messieurs un vieil Armagnac du Marquis de Caussade, dont vous me direz un peu ça ! Les dames ont la sagesse et le courage de refuser fermement une liqueur.
Une accalmie permet de faire un tour de jardin qui assoiffe les gosiers et on ne tarde pas à rentrer pour consommer quelques bières bien fraîches et du thé, alors que les faibles clartés hivernales commencent à décliner.
- C’est un peu tôt pour dîner. Est-ce que tu auras quelque chose à nous faire grignoter en arrivant, Eugénie ?
- Moi, je me couche en arrivant, avec tout ce qu’on a avalé ! Et tu vois bien que Simone est fatiguée, elle fera bien d’en faire autant.
- Oh ! Moi, de toute façon actuellement je dors mal. Ce n’est pas la peine de me coucher trop tôt !
- Bon ! Alors, on ne restera pas dîner ! Madame Burnol, vous pourriez nous préparer maintenant une petite salade verte avec un peu de charcuterie et un morceau de fromage.
- Si vous voulez, Docteur. Je vous mets une bouteille de Chiroubles ?
- Parfait, c’est ce qui ira le mieux avec. Faites-nous servir un petit apéritif, le temps que vous prépariez tout ça.
- Décidément, Auguste, tu ne peux jamais être raisonnable.
- Allons, Maman, on prendra juste une feuille de salade mais laissez manger les hommes, s’ils ont encore faim.
A l’occasion du Festival de danses folkloriques de Murat
22 La Mouramura
« Un mur mura Murat et Murat murmura… »
Et bruirent les murmures de l’amour à Murat
D’où naquit la bourrée de La Mouramura.
Amie du Kazakhstan ou de l’Ouzbékistan,
De la Sud Amérique ou de la Centre Afrique,
Près des monts à Murat, je le sais, tu viendras.
Et quand retentira au son de la cabrette
Cet air acide et doux de La Mouramura,
Idylle murataise, tu viendras dans mes bras.
« Tu verras, tu verras ! » A Murat, sans nul doute
Au cœur chaud du mois d’août, je t’ouvrirai les bras.
Murat « c’est fait pour ça », à la croisée des routes.
C’est à Murat le Bleu, par Anglade chanté,
Qu’au soir du Festival, unis par le grand bal,
Ivres du plein été, nous serons amoureux.
Parmi les vieilles rues et les maisons de pierre,
« Toi et moi nous irons ». Ta robe bariolée
S’ouvrira à ta main pour retrouver ma main.
Halte sur la grand’ place auprès la vieille église
Pour goûter les cornets de Murat encrêmés
Ou l’amère gentiane et l’eau de la fontaine.
Je te raconterai les drames du passé.
Et nous visiterons la Maison de la Faune,
La chapelle à Bredons qui plus jamais ne sonne.
Dans la nuit encore noire, nous grimperons au Plomb.
Resterons en éveil au lever du soleil,
Pour le bal rouge et noir de l’astre avec les monts.
Marcherons sac au dos sur les sentiers de crête,
Pour s’asseoir affamés au cantou du buron,
Où la truffade attend, d’authentique recette.
Au creux du rude hiver, au Lioran nous skierons
Parmi les sapins verts, le ciel bleu horizon.
Randonnées en raquette, à tous les jours sa fête.
A Murat, près de moi, ainsi tu resteras.
Et grâce à Internet, en mairie de frais net,
Amie, avec les tiens pourras garder tes liens.
Lorsque retentira au son de la cabrette
Cet air acide et doux de La Mouramura.
Ma belle amie d’ailleurs, tu viendras dans mes bras.
Chapitre III : Bords d’eau et envols
37 Terrasse fleurie sur la baie d’Hyères…
Ivresse
De l’horizon marin,
Les ocres du couchant
Portés au long des vagues
Dansent sur les parois
Rocheuses de la rive,
Bercée du chant des cigales.
Au centre du tableau
Cadré par la grand’ baie,
L’éclair de voiles blanches
Détourne le regard
Des murs aux plages chaudes
De grandes toiles fauves,
Hantées du chant des cigales.
Hibiscus et lauriers
De rouge triomphant,
Bougainvillées intenses
Ou bleus volubilis
Enchâssent d’un écrin
Le riche promontoire
Grisé du chant des cigales.
Le pagne bariolé
De l’hôtesse autorise
Quelque rêve improbable
De trésors envoilés
Sous les doux chatoiements
De l’étoffe fleurie.
Quelque rêve grisé des rosés de Provence.
38 Cabourg
Bayard sait qu'il n'échappera pas au mariage destiné à favoriser sa carrière politique. Mais il n'a pas apprécié de recevoir un ultimatum du futur beau-père, son mentor. Il a accepté cette issue dès le début et seule Hélène est cause qu'il veuille retarder ou esquiver la cérémonie. Maintenant qu'il est au pied du mur, il souhaite sincèrement l'en informer.
Il a obtenu d'avancer leur rendez-vous habituel du mercredi.
- Je voudrais te voir demain, je dois te parler.
- Non, Bayard, tu ne me dis rien ! Mais je veux bien te voir demain, je peux même me libérer quarante-huit heures. Je te suis où tu voudras.
- OK ! Je t’amène à Cabourg au Grand Hôtel !
- Sur la trace des jeunes filles en fleur ? Mais il y a longtemps que tu as cueilli le bouton, méchant loup.
Merde, elle est quand même chouette cette gosse ! Ca ne va pas être facile !
Hélène tient à ne pas lâcher une miette de son bonheur. Elle veut croire jusqu’au bout qu’elle gagnera leur combat, car elle sent bien qu’elle a en partie dompter ce beau fauve et qu’ils vivent dans une complicité que Bayard n’a pas connue dans ses multiples aventures précédentes.
Elle sait pourtant que le plus dur reste à faire. Elle n’imagine pas de vivre éloignée de Bayard mais elle sait bien que l’échéance n’est pas très éloignée d’une crise à l’issue incertaine. Son espoir est que le cocon de bonheur qu’elle ne cesse pas de tisser autour de leur union retiendra Bayard in extremis d’accepter une alliance basée sur le seul intérêt électoral.
Elle ne souhaite pas se marier avec Bayard. Elle craindrait trop qu’il ne la croie guidée par l’attrait de sa fortune. Elle continuera à vivre en marge, comme elle s’astreint à le faire, en inscrivant leurs rencontres dans sa vie d’étudiante. En refusant au maximum le luxe qu’il serait tout prêt à lui offrir. Elle mènera ses études à leur terme et exercera plus tard son métier pour s’assurer elle-même le nécessaire. Bayard, pense-t-elle, comprendra cette démarche. Mais s’il doit se marier à une autre alors qu’ils vivent à l’unisson, elle saura qu’elle a finalement échoué dans sa tentative d’apprivoiser cet être que la disparition précoce de sa mère et l’adoration compensatoire de son père avaient rendu jusqu’alors inapte à une affection profonde pour tout autre personne. La précarité de leur relation la rend plus précieuse encore et les quarante-huit heures vont se prolonger en trois jours de lune de miel. Pour la première fois, Hélène va sécher un cours important.
Dès leur arrivée dans le vaste hall, ils sont salués par le directeur qui a remarqué la réservation sur le registre :
- On n’a pas su me dire si c’était vous-même ou Monsieur votre père qui nous rendait visite. Ils vont bien vos parents ? Cela fait quelque temps qu’on n’a pas eu le plaisir de les accueillir.
Sans se donner la peine de donner des détails, Bayard s’éloigne avec le plus gracieux des sourires emmenant à son bras Hélène pour lui éviter un cortège de flatteries. Ils franchissent la portedonnant sur la plage et font quelques pas sur la promenade qui longe les bâtiments, tandis qu’on débarrasse le coffre de la Lancia pour monter leurs bagages à la chambre. Ils la rejoignent le désir aiguisé par les senteurs iodées, le vert et le bleu du ciel et de l’eau échangeant leurs reflets, et le bruit des flots qui leur parviennent de la fenêtre largement ouverte sur la mer. Après cette étape amoureuse, ils reviendront respirer de plus près l’air marin et risquer un pied dans l’eau pour en apprécier la température.
Avec la robe légère qu’Hélène a enfilée pour cette promenade pieds nus dans le sable de la plage, elle est l’Albertine sautillante auprès du Narrateur qu’elle titille de réflexions ambiguës ou câlines.
- C’est vrai que tu es une vraie gosse. Quelle idée j’ai eu de ramasser ça ?
- Alors, Monsieur le Conseiller Général, on dévergonde les petites filles !
- Une petite fille qui ne manque pas d’expérience à ce que j’ai pu voir cette après-midi.
- C’est que je me suis offert le professeur le plus qualifié de la place de Paris. Chiche que demain je me fais faire des couettes avec un ruban au bout.
- Et je t’achète un cerceau. Je préfèrerais t’offrir une robe du soir pour le bar et le dîner si tu veux accepter un cadeau pour une fois.
- Tu préfères qu’on te voie avec une pute entretenue plutôt qu’avec une gamine.
- Une mignonne petite pute avec un nez pointu, oui j’ai bien envie qu’on me voit avec.
- D’accord, ce soir je me vends, le Grand Hôtel, la robe du soir. Il t’en faut pour ton argent, cette nuit tu auras une vraie professionnelle dans ton lit, tu n’es pas prêt de dormir !
Mince, c’est mal barré pour raconter ma petite histoire. Bah ! Demain ça sera peut-être un peu plus calme.
Ils ont trouvé une robe fourreau bleu nuit, très sobre, dans la boutique mode. Bien à la taille d’Hélène elle met sa poitrine en relief et souligne les hanches qui retiennent une ceinture lâche en maillons dorés, accordée à un petit collier fantaisie. Elle a refusé d’aller chez le joaillier pour un bijou de qualité.
- Une vraie pute, on lui offre du clinquant pas de l’or fin !
Il lui a semblé qu’une nuance d’amertume passait dans son propos, mais elle a retrouvé immédiatement sa franche gaieté. Fausse alerte !
Dans les fauteuils profonds du bar, bercés des airs anciens entrecoupés de rythmes de jazz égrenés par le pianiste, ils se laissent gagner par une douce rêverie et renouvellent leurs consommations. Lorsque Hélène se lève pour venir à lui, Bayard est fier de la ligne pure qu’offre la silhouette de sa jeune compagne, avec ses cheveux noirs, tirés vers l’arrière pour dégager le front et retenus par un ruban d’un bleu identique à la robe qui dessine sobrement ses formes. Elle s’assoit sur l’accoudoir :
- Tu sais, je crois que je suis un peu pompette, ce deuxième planteur m’a mise en émoi.
- Tu préfères aller t’allonger dans la chambre, on peut se passer de dîner si tu veux.
- Pas du tout, je me sens très bien au contraire ; je boirai de l’eau en mangeant et ça ira très bien. Je suis venu pour me blottir contre toi. Dis-moi ! Une pute, on peut lui caresser les cuisses en public ?
- Le problème, c’est que je t’admirais quand tu t’es levée, tu n’as pas du tout l’air d’une pute ! Tu es même plutôt classe.
- Sois gentil Bayard… Remonte ta main entre mes cuisses doucement tout en haut sans bouger.
Bayard, qui ne s’est jamais permis un geste déplacé en public, introduit la main sous la jupe d’Hélène, au vu de deux respectables élégantes au sourcil courroucé.
Hélène a besoin d’éprouver physiquement la présence de Bayard pour goûter complètement ces instants de bonheur et elle est heureuse qu’il brave pour elle la réprobation de l’assistance.
Bayard n’a pas dit ce soir-là à Hélène ce qu’il était venu lui dire. Il ne lui a pas dit non plus le lendemain, ni le troisième jour qu’ils ont volé à l’univers quotidien. Il y a parfois des paroles incongrues, imprononçables en tels lieux ou telles circonstances.
Bayard n’est pas loin de partager le bonheur total exprimé par Hélène. Un voile pourtant. Des regrets ? Une après-midi où ils reposent nus dans un demi-sommeil, il revoit, comme en un rêve étrange, une image du passé. Il joue dans la cuisine de tata Colette avec une sauterelle dont il a arraché une patte. Et peu à peu dans sa somnolence, un nez mutin surmonté de deux yeux limpides se dessine au milieu du clair visage d’Hélène, lentement apparu face à Bayard enfant, par la métamorphose de l’insecte immolé.
Un soubresaut le ramène au présent, sans déranger le repos d’Hélène. Paupières closes, ses longs cheveux noirs ramenés sous la nuque dégagent un long cou qui prolonge sa mince silhouette. Il pense à un Modigliani dont elle a longuement admiré le mélancolique dépouillement, lors d’une exposition où elle l’a une fois entraîné.
- C’est le peintre favori de mon père, avait-elle alors précisé.
Deux semaines plus tard, une grosse Mercedes conduit Bayard à l’aéroport, pour gagner le Japon où il va épouser Sandra en la seule présence des témoins.
Chapitre IV : Hier et demain
La religion de son enfance n’a jamais enthousiasmé Jacques. Cependant l’intolérance affichée de certains curés d’antan ne lui apparaît pas toujours plus condamnable que la fausse tolérance de certains moines d’aujourd’hui.
Les curés n’étaient pas tous très pugnaces. Il y avait bien un sinistre abbé qui animait à Aurillac une triste feuille de choux largement diffusée dans tout le diocèse. Venait à l’esprit en le voyant le célèbre quatrain de Prévert dans Paroles :
« Un curé noir,
Sur la neige blanche,
C’est triste à voir,
Même le dimanche. »
Mais certains prêtres étaient plus conviviaux, voire plus pittoresques.
Jacques s’amusait au Lycée des récits de camarades de Riom-ès-Montagnes qui étaient intarissables sur les performances de Peschaud, curé d’un village voisin.
Les jeunes admiraient que le saint homme prît, avec les préceptes qu’il était censé promouvoir, toutes les libertés qu’il jugeait utile de défendre pour son parfait épanouissement personnel, au sein de la rigide institution qu’il avait rejointe à l’adolescence par quelque énigmatique cheminement.
Chacun connaissait maintes circonstances où le plaisant prélat avait fait montre, sous quelque influence occulte sans nul doute, d’un humour ou d’une franche gaieté peu habituels sous l’habit noir.
Les adolescents, en se rendant chez la Marina qui coupaient les cheveux aux hommes de l’endroit, entonnaient volontiers un gentil sixain aux allures de comptine enfantine dont on disait, avec quelque apparence de raison, Peschaud être l’auteur :
Coupe-moi les cheveux de ci, de là !
Coupe-moi les poils du haut en bas !
Mais ! Marina ! Marina !
Ne descends pas trop bas,
Sinon, tu ne remonterais pas !
55 Civilisation
Qui en crève,
Nous continuons pétaradant
A sillonner le macadam.
Inattentifs à toutes les espèces
Qui disparaissent,
Nous tiraillons tous azimuts
Palombes et tourterelles
Et nous frétons des caravelles
Pour dépeupler les océans,
De mazout gluants.
Aveugles aux monstrueuses famines,
Dont tant crèvent,
Nous continuons ventripotents
A nous gaver benoîtement.
Ignorants de nos lettres, de notre art,
Notre culture,
Nous courons chez les Aztèques
En brûlant du kérosène
Pour montrer notre binette
Photochée en numérique
Vénérant Tezcatlipota !
Indifférents à notre terre
Qui en crève,
Nous continuons pétaradant
A sillonner le macadam.
représentation de Tezcatlipoca,divinité méso-américaine, (site mythologia.fr)
Chapitre V : Fantaisies
61 Mistress Laura
Des longs cheveux de Laura.
Son oncle Albert l’appela Miss Tresses
Qui devint Mistress Laura.
Depuis le temps que n’a plus de tresses
Notre petite Laura,
Voyez, bonnes gens, grande tristesse
De pauvre Mistress Laura.
Jamais ne s’est consolée Laura
D’être ainsi nommée Mistress,
Car tous la prétendaient leur maîtresse,
La pure et sage Laura.
Entra au couvent en grande liesse,
Fuyant à jamais Mistress,
Afin que fut par tous reconnue
De sœur Laura la vertu.
corolla, sculpture Corinne Joachim
Jacques et son épouse Josette ont passé une agréable soirée avec leurs nouveaux amis Denis et Elisabeth Duperrier. Ceux-ci apprenant que Josette parle convenablement anglais, les ont recrutés sur-le-champ pour une équipée parisienne à « l’Orée du Bois » la semaine suivante. Ils reçoivent un couple anglais, parents de la correspondante de leur fille, et leur ont promis cette sortie qu’ils redoutent un peu. Personne du groupe n’est bilingue.
Malgré ses capacités fort restreintes dans la langue anglaise, Jacques prononcera deux phrases capitales au cours de la collation accompagnant le spectacle. Voisin de table de la très sportive Pamela, au teint hâlé et à la chevelure d’un blond flamboyant, peut-être pas tout à fait naturel, il lutte sans beaucoup d’espoir du mouchoir et de la serviette contre un écoulement nasal presque ininterrompu. Sinusite rebelle au traitement. Profitant d’une accalmie bienvenue, Jacques se tourne vers sa voisine en articulant du mieux possible :
- I’ m a poor man, with a big red nose !
- No ! No ! s’exclame gentiment Pamela.
Un moment plus tard, dans un nouvel effort, comme il a remarqué qu’elle a à sa gauche un voisin très entreprenant, il s’adresse à nouveau à Pamela:
- Paris is dangerous for you !
- Yes ! Yes ! s’écrie John, le mari de Pamela, assis en face d’elle.
Chapitre VI : Exercices de style
A la manière de...
Le cousin du Petit Nicolas, pensionnaire en sixième au Lycée d’Aurillac pendant la guerre, a beaucoup d’admiration pour les grands.
Au Lycée, il y avait un grand qui était très gentil et qui était artiste. C’était un grand artiste. La preuve ? Quand il a quitté le Lycée il est devenu un très grand artiste. Plus grand qu’au Lycée.
Un dimanche, avec un autre grand, ils n’avaient pas pu sortir parce qu’ils étaient collés. Et ce n’était pas juste car ils n’avaient rien fait.
Alors ils ont décidé de se saouler. Et ils ont réussi.
L’autre était très grand et il jouait deuxième ligne au rugby. Un surveillant, qui avait dû quitter l’armée en 40 et qui s’y connaissait, disait que l’autre était très costaud. Et que c’était très bien pour l’équipe, car il avait des mains comme des casseroles. C’était très bien pour prendre le ballon ou s’il y avait de la castagne pendant la partie.
Le dimanche à midi les grands à partir de la seconde avaient droit à un quart de vin pour deux qui était amer et pas bon du tout.
Ce dimanche-là, l’artiste et le costaud ont demandé aux autres grands de leur garder leur vin rouge pour mettre dans des grandes bouteilles. Et ils ont emmené les bouteilles à la promenade l’après-midi pour boire tout le vin. Et ils l’ont bu.
Tout le monde et les surveillants ont bien vu qu’ils étaient saouls. Surtout que l’artiste qui était moins costaud que le costaud a été malade. Il a vomi partout à l’étude et encore à l’infirmerie.
Et ils sont passé en Conseil de discipline.
Et ils les ont mis à la porte du Lycée pendant trois jours. Ce qui était très grave.
Et tous les grands ont dit que ce n’était pas juste. Car s’ils ne mettaient pas du bromure dans le vin qui était très amer, ils n’auraient pas su que les deux grands s’étaient saoulés. Car si l’artiste n’avait pas été malade, les surveillants ne les auraient pas dénoncés.
Ils ont toujours dit qu’on ne mettait pas de bromure dans le vin. Mais les grands ne les croyaient pas, car le surveillant qui avait dû quitter l’armée en 40, disait qu’on en donnait aux soldats.
Variations sur un thème : nostalgie andalouse
77 haïku
d'origine japonaise, le haïku ou haïkaï est un bref poème de deux vers de cinq syllabes encadrant un vers de sept syllabes. Il est dédié à la nature ou aux sentiments.
mal de douceur andalouse
beau rêve lointain
cliché j et f desvignes
79 triolet
poème à forme fixe composé de huit vers sur deux rimes et dans lequel les premier, quatrième et septième vers, ainsi que les deuxième et huitième vers, sont identiques. Le mètre d'un triolet est généralement octosyllabique.
quand le soleil s'éloigne en brie
et que revient le vilain temps
doux souvenir d'andalousie
quand l'été indien se répand
en feuille morte au gré du vent
doux souvenir d'andalousie
quand le soleil s'éloigne en brie
cliché j et f desvignes
81 sonnet
quand l'été indien se répand
en feuille morte au gré du vent
quand le soleil s'éloigne en brie
lorsque arrive le vilain temps
au soir gagne la rêverie
près la flamme la nostalgie
de chauds séjours sévillans
durant les longues nuits d’hiver
songe habité des jardins verts
et des eaux vives d’alhambra
regrets d’être si loin de cordoue
où dans le bleu nuit andalou
me lovais si bien dans tes bras
Chapitre VII : Hédonisme
- Rien de plus facile à préparer que les cailles aux raisins, Julie. Mais pour se régaler, il faut vraiment les soigner ces petites bêtes. D’abord tu vas prendre une seule pièce par personne. Les convives, il ne faut pas les nourrir avec un plat délicat. Pour cela, après petits fours ou autres amuse-gueule de l’apéritif, il y a les entrées et après il faut toujours un beau et copieux plateau de fromage pour les affamés. Au dessert on reviendra à plus de subtilité.
- Bon ! Je les fais barder de lard par le boucher. Après je les fais revenir à la poêle ?
- Oui ! Tu prendras une grande poêle pour qu’elles ne soient pas trop serrées. C’est pour cela qu’il faut se contenter d’une par personne. Il faut qu’elles soient bien dorées sur chacune de leurs quatre faces et il ne te faudra pas les quitter pour les retourner successivement l’une après l’autre.
- Ensuite, je les fais cuire longtemps dans la cocotte avec les raisins imbibés de rhum.
- Oui ! C’est là tout le secret. Il faut beaucoup de raisins secs macérés longtemps dans beaucoup de rhum. Tu trouvais que je t’en faisais mettre trop du rhum mais tu vas voir que les raisins l’auront bien absorbé. On utilise volontiers des raisins frais pour cette alliance du salé sucré, mais je préfère les raisins secs. De même je ne tiens pas à flamber le rhum. Ce qu’il faut obtenir c’est une sauce un peu caramélisée qui a longuement imprégné les cailles en les faisant cuire très longtemps à feu doux. Comme pour les ris de veau aux morilles qu’on a préparé l’autre jour, la difficulté c’est de bien réduire la sauce pour la rendre onctueuse sans dessécher les cailles.
C’est ainsi que se transmet dans les bonnes maisons le flambeau de la cuisine française.
97 Haïkus
marcher dans l'azur
par le vert chemin des crêtes
s'énivrer d'air pur
2
terme randonnée
panorama Curebourse 1
dîner, halte à deux
3
ton corps et le mien
oh! comme nos corps sont bien
ensemble au matin
Tendresse, bronze de Véra Dorrer
Appendice
Esope conte qu’un manant… Jean de Lafontaine
Ainsi que je l’énonçais en Avertissement, ce livre est un plagiat.
Ce n’est pourtant pas un plagiat de Quand la nuit tombe de Collins qui présente quelques analogies d’agencement. Bien que j’aie eu la connaissance paranormale de sa traduction des années avant qu’elle ne paraisse, cela n’a fait que conforter ma démarche personnelle du procédé de construction et de choix du titre, élaborés initialement de moi-même. Les grands esprits se rencontrent !
Quand pointe l’aube se trouve donc, au hasard d’une commune inspiration, proche du livre de Collins quand au titre et à l’architecture. Il est volontairement égal par l’arithmétique aux 99 Exercices de style de Queneau et en imitation ou à la manière de certains auteurs pour plusieurs textes.
Mais ce n’est nullement un plagiat de chacun de ces écrivains.
Il s’agit pourtant grandement d’un plagiat, mais d’un autoplagiat, puisque nombre des textes présentés ont été repris et rassemblés à l’avance à partir de mes publications postérieures autoéditées ou éditées à compte d’auteur, grâce à la connaissance que j’en avais par ce don de voyance qui m’est échu.
Après tout ce n’est rien d’autre qu’une compilation ou un best off à la mode chez les musiciens. Pourquoi pas chez les auteurs ? L’originalité est d’avoir mis en œuvre ce travail a priori. Avant les textes qu’il reprend. J’espère qu’il me sera pardonné.
Personnellement je m’accorde à moi-même l’absolution.
Férolles, décembre 1998
En cette fin d’année 1998, je suis déjà à la recherche d’un éditeur pour cet ouvrage devant constituer mon chef d’oeuvre. Sachant pertinemment qu’il ne saurait convaincre une maison de quelque importance avant dix ans au mieux !












