L'irrésistible ascension de la Julie de Cornemure

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Ci-dessous extrait de l'ouvrage paru en feuilleton. On peut le relire gratuitement dans son intégralité sur le site atulu.fr


Sommaire

L'irrésistible ascension de la Julie de Cornemure

Roman drolatique, conte poétique ou polar ?

Un peu des trois sans doute : à vous de juger !


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Autres ouvrages de l'auteur

Récits, romans ou poèmes édités de 2000 à 2006 :

Saints d'Auvergne,

Un sourire du Pays des Vertes Gentianes,

Sombra y Sol,

Le Bal des Prénoms,

Lumière céleste,

Quand pointe l'aube (à paraître).

Table des matières

« On reste seul avec soi-même et on ne se sent pas rassuré. » Alexandre Vialatte


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Prélude : Comme un air de cabrette…

1. Le journal du docteur Delacroix

2. Le feu au culte

3. Eugénie Delacroix

4. Gastronomie estivale

5. La première marche

6. Festivités dominicales

7. Le grand pardon

8. Nursery et art culinaire

9. Passation de pouvoir

10. Recherche de paternité

11. Un Cornemurais au Québec

12. Séparation sans frais

13. Veuvage

14. Le Pré de Julie

15. Promotion

16. Expansion

17. Dettes de reconnaissance

Epilogue

Postface

Prélude : Comme un air de cabrette…

Perdue dans ses montagnes, Cornemure, curieuse petite ville longtemps distante des grandes voies de communication, continue de nos jours à apparaître hors de l’espace et du temps. Cornemachins et Cornechoses se plait-on à nommer dans les bourgs voisins Cornemurais et Cornemuraises, par une sorte de dérision qui n’arrive pas à masquer la jalousie qu’ils inspirent en réalité. C’est d’ailleurs volontiers l’abréviation de Corneculs, sans distinction d’âge ni de sexe, qui est souvent attribuée aux habitants de cette extravagante contrée !

Combien de légendes ne sont-elles pas nées au cours des siècles, dans les alentours et bien au-delà, au sujet de la fameuse cité ? Très visitée depuis toujours pour son site exceptionnel et les bienfaits thérapeutiques de ses eaux ferrugineuses, Cornemure reste très mal connue du fait du chauvinisme de ses habitants, hostiles, malgré les sourires commerciaux de façade, à tout ce et tous ceux dont l’origine est extérieure.

Au centre de la ville, avoisinant la bizarre église Saint-Marcel accessible par un escalier de 250 marches taillées dans le roc, la vierge monumentale sur son rocher, au milieu des maisons agglomérées, a particulièrement le don d’exciter les imaginations. Le fait que l’on puisse pénétrer à l’intérieur même de la glorieuse statue stimule les rêves les plus délirants, sources d’amères déceptions. N’a-t-on pas eu un jour la surprise de voir un pèlerin furieux de constater que, malgré la taille respectable de la sainte dame, il n’était absolument pas possible de s’introduire jusque dans son petit doigt, contrairement à ce que lui avait affirmé un Cornemurais facétieux, un vrai Cornecul peut-on dire en l’occurrence, en visite à Paris ?


Aujourd’hui encore, les spécimens très particuliers, ou si peu, de l’espèce humaine implantés en ces lieux n’ont cure de leur sulfureuse réputation qui perdure. Attachés depuis pas d’heure à leurs traditions multiséculaires, ils s’évertuent à ne pas se laisser troubler par le pseudo-cartésianisme officiel qui prétend prévaloir sur notre France tiraillée par la mondialisation, la globalisation et autre bruxelleuropéisation avec son Euro qui, à force de nous pendre au nez comme un sifflet de deux ronds, a fini par venir encombrer nos poches de mitraille cuivrée de pacotille !

Immuables dans leurs croyances, bien des habitants de ce haut lieu et des hameaux adjacents perpétuent avec gourmandise tant le souvenir de leurs hauts faits intimes que leurs chicanes tribales, soucieux seulement de ne pas être pollués par la contamination multiraciale universelle, pas plus que par les grands desseins plané... voire interplanétaires.

Fiers de leurs querelles de voisinage ou de leurs haines familiales héréditaires comme de l’orgueilleuse solidarité qui anime l’ensemble de leur étonnante communauté face à l’étranger, volontiers personnifié par le Parigot et plus encore par le Basané, pourtant fort peu représenté dans ce pays, ils parcourent l’existence bien calés sur le journal, TF1, leurs deux jambes et leurs certitudes. Certitudes éminemment confortées par les récentes horreurs terroristes du Nouveau Monde en cette année du Serpent.

Il ne conviendrait pas pour autant de juger sommairement ces singularités pas plus que de les absoudre ou de les glorifier. Sauf à accepter d’être évalué soi-même par un autre regard.

Si l’on se sent véritablement la vocation de justicier, appliquons donc cette ardeur inquisitoire à réfléchir sur nous-mêmes et nos propres habitudes, sans nous priver d’observer, pour le plaisir, les touchantes mœurs des gentils autochtones de Cornemurie.

Sagement libérés de tout souci de jugement à prétention éthique, acceptons donc l’incontournable réalité des événements narrés ci-dessous avec la philosophie de chacun ici :

- Quo métonès po, lostré seiro obio ontondu coume oun air do cobretto !

(ça ne m'étonne pas, l'autre soir j'ai entendu comme un air de cabrette)


*


C’est en abordant par les Hauts de Cornemure qu’il est souhaitable de prendre un premier contact avec l’aimable cité. Car si la pluie arrive invariablement de la trouée de Roche Noire, bien des vents ont, semble-t-il, leur origine dans les Hauts de la ville. Il en serait ainsi du vent fripon qui descend parfois gonfler les jupes d’un souffle printanier quelle que soit la saison ou du vent mauvais, froide bise glissant traîtreusement la vilaine rumeur sous les portes mal jointives.

A chaque génération, on attribue à quelque joyeux et maléfique lutin le don de répandre ainsi à sa guise par-dessus les toits ces ardeurs éoliennes. Pour faire appel aux forces occultes, il suffirait à ce maître de l’ombre de jouer un air mystérieux sur un instrument ancien.

Combien de fois n’a-t-on pas cru pouvoir mettre un visage sur le mystérieux personnage ? Constamment, depuis moult décennies, deux ou trois paroissiens ont un comportement tendant à faire croire à leur pouvoir surnaturel. Jamais, pour aucun d’eux, nulle enquête n’a permis de dévoiler avec certitude la véritable identité de ce deus ex machina qui hante les esprits et émerveille l’imagination !

Sans souci, ni espoir de découvrir l’ordonnateur mutin des effluves mythiques qui tourneboulent les esprits et carambolent les comportements, contentons-nous d’en observer, depuis les Hauts, les effets sur les habitants de la contrée, auxquels Julie, dont vous sera contée l’histoire, est revenue mêler son fabuleux destin après son enfance orpheline dans les monts du Cantal.

Tous ces faits nous ont été rapportés sur l’initiative d’un notable local, auteur de guides touristiques et gastronomiques. Abrité sous le pseudonyme de Jean Drégyd et soucieux de garder le plus strict anonymat, à partir de notes patiemment rassemblées, il a entrepris de relater la vie réelle de Julie Larousse, dont la légende tend à se constituer par delà la vérité historique.

L’ouvrage dudit Jean Drégyd nous a été remis par un intermédiaire dûment mandaté. Sur sa pressante insistance, nous avons accepté d’achever la mise en forme du récit et de nous attacher à le faire paraître sous notre signature et notre exclusive autorité.


Avertissement

Un heureux et malveillant hasard, comme il en existe à Cornemure, a permis de mettre la main sur les réflexions intimes de Jean Drégyd. Notées à part de la relation des faits destinée seule à être publiée initialement, elles sont transcrites en italique, brutes et in extenso, à la suite ou parfois au sein de chacun des chapitres.

Ces réflexions ou plutôt ces interrogations de Jean Drégyd sur son œuvre en cours d’élaboration, prennent dès le début la forme d’un dialogue avec un lecteur imaginaire. Ce qui ne manque pas de leur conférer, par leur rude franchise et leur vert langage, une élégante vivacité et entraîne Jean Drégyd à exprimer des opinions parfois surprenantes, au sujet de grands problèmes sociologiques ou politiques.


Extraits de critiques et avis à la parution de « Julie »

- La Montagne


Page "Aurillac"

Le Piéton fera un petit saut vendredi à la librairie Delprat pour y découvrir le nouveau livre de Paul Sandrin, « L’irrésistible ascension de la Julie de Cornemure »…

Entre satire et roman policier, ce Cantalien de naissance emmène le lecteur à « Cornemure », sorte de Clochemerle auvergnate peuplée de machos xénophobes, voire un brin racistes, tout droit sortis de l’imagination de l’écrivain.

Rassurez-vous, ce n’est qu’un roman !


Rubrique "Livres"

Avec « L’irrésistible ascension de la Julie de Cornemure », le cantalien Paul Sandrin invite le lecteur chez les notables de province, pour une visite-guidée de leurs mœurs et coutumes. Admirateur de Marcel Aymé, Félicien Marceau, et autre Vialatte, il signe là son premier roman drolatique.

A Cornemure, véritable « Clochemerle » auvergnate, Julie Larousse, petite bergère des montagnes va patiemment forger son irrésistible ascension. Le récit d’un notable local tente de restituer la réalité de cette épopée, colportée de bouche à oreille sur de mystérieux airs de cabrette…


- La Galipote


Sous la plume de Laure Lantéri :

Julie est une belle plante des terres volcaniques d’Auvergne, que son père a placé chez le bon docteur Delacroix. Un notable respecté qui habite une bourgade au nom évocateur de Cornemure. A peine investie dans la place, Julie est aussitôt soumise au droit de cuissage ancestral de son employeur.

Mais Julie Larousse va sans plus de mots qu’il ne faut, savoir tailler sa route au milieu de cette famille de notables aux mœurs plutôt dissolues. Ambitieuse ou simplement sensée, elle devient le personnage central des pérégrinations des Delacroix-Duval, famille décomposée et recomposée au gré de ses attirances physiques, mais toujours soucieuse de son appartenance à la bonne société provinciale.

Ce roman, qui tient autant du conte que du récit, est le troisième livre de Paul Sandrin à qui l’on doit déjà « Saints d’Auvergne » et « Prénoms en délire », deux petits ouvrages humoristiques. Cette fois l’auteur nous dresse un tableau de mœurs « drolatique », où les personnages mus essentiellement par le souci d’assouvir leurs envies, vont peu à peu évoluer à une certaine sensibilité grâce à la présence désinvolte de la belle Julie. Une discrète pointe de satire perce derrière l’intrigue policière de ce livre soutenu par les dialogues à bâtons rompus des protagonistes et les réflexions cyniques d’un conteur imaginaire.


- M. L. Murat


…j’ai goûté et apprécié le style en savourant de nombreuses anecdotes plus délicieuses les unes que les autres…

…j’ai émergé à la fin du livre, complètement émerveillé et amoureux-fou de Julie qui a fait une ascension rapide dans mon cerveau et dans mon cœur.

Un grand merci pour le plaisir que cet ouvrage m’a donné…

Chapitre XIV : Le Pré de Julie

Résumé : Julie, jeune paysanne peu farouche, est embauchée comme bonne chez le docteur Delacroix. Il en fait aussitôt sa maîtresse. Le bon docteur règne en despote sur son entourage : sa femme Eugénie, son beau-fils Vincent et Simone, l'épouse de Vincent. Suite à un flagrant délit d'adultère, la petite communauté est bouleversée ! Mais tout rentre dans l'ordre. Et les enfants, Paul fils de Julie, Dominique et Marc, grandissent. A l'occasion d'un voyage à Moscou, Julie déjà devenue assistante, conforte encore sa position. Le docteur aménage un appartement dans sa maison pour Julie et son fils Paul qui va poursuivre ses études à Paris. Emigré au Québec, Antonin Costerousse, ancien ami de Julie, rêve de la retrouver 20 ans après, à la suite d'un accident de voiture. Décès d'Eugénie dans des circonstances équivoques.


Cabotage océanique et ablutions sacrées. Craintes injustifiées. Rayon de lune.


- On n’a pas eu grand monde à la consultation, cela nous laisse un peu de temps pour une fois.

- C’est vrai qu’on n’a pas souvent le temps de souffler, ces jours-ci ! Ca tombe bien, docteur, j’avais envie de vous parler.

- Oui ?

- Vous vouliez bien m’épouser ?

- Bien sûr ! Tu as donc changé d’avis ? Tu accepterais maintenant ?

- Non ! Mais, j’aimerais bien aller en voyage de noce, si cela vous fait plaisir ?

- Cela me ferait sûrement plaisir, mais ce serait tout de même mieux d’y aller si on était mariés ! Surtout vis-à-vis des gosses, à commencer par Paul.

- Ecoutez, mariés ou pas, vous n’êtes pas mécontent de notre situation et cela ne crée pas trop de problèmes ?

- Non, mais si on quitte tous les deux le cabinet en plein boulot… Qu’est-ce que tu as dans l’idée au juste ?

- Il y a deux jours, vous avez reçu le programme des Journées Internationales de Pédiatrie.

- Ah oui ! C’est quand ? Je n’ai pas eu le temps de regarder.

- En juin à La Baule. Cela fait longtemps que vous souhaitez mettre vos connaissances à jour dans ce domaine, au-delà de la lecture des publications habituelles.

- Ouais ! Mais un congrès d’étude, ce n’est pas un voyage de noce !

- Ca dépend. Si vous m’emmenez, vous n’aurez qu’à sélectionner deux ou trois conférences. Sur huit jours, il restera pas mal de temps pour nous deux. Vous ne croyez pas ?

- Evidemment ! Je vois que tu as tout prévu. Mais je commence à me demander qui gouverne ici ?

- En plus, c’est sponsorisé aux trois quarts par les labos avec hébergement à l’Hermitage, si on réserve assez tôt.

- Bon, bon ! Tu t’en occupes. Je te laisse un chèque, puisque je vois que la décision est prise !

- Merci ! Mais arrêtez de ronchonner. Moi, je suis très contente.

Toi aussi, non ?


*


C’est un petit miracle qu’a réalisé Julie en cette chaude fin d’après-midi. Voilà plus d’une heure que le docteur Delacroix mi-somnolent, mi-attentif parcourt la pile de revues professionnelles et de journaux que sa fidèle secrétaire a disposée près de son fauteuil de plage sur le sable de La Baule. A cette occasion, Auguste a revêtu son habituel équipement sportif de vacances. Certes, il ne se hasarde pas à exposer une trop grande surface cutanée, mais, de temps à autre, il s’aventure à allonger les jambes en dehors de la large zone d’ombre du grand parasol sous lequel Julie l’a aidé à s’installer. Ce qui livre ses mollets au chaud soleil de juin. Ses membres inférieurs sont ainsi soumis à une série d’épreuves successives, puisque ce sont eux qu’il a déjà offerts à la furie des flots lorsqu’il a accepté de patauger durant cinq à six minutes dans la vague avec Julie, à trois mètres du bord.

Au retour de cette expédition maritime, Julie, agenouillée devant le transat du docteur, lui a minutieusement essuyé les jambes à l’aide d’un drap épais dévolu à cet unique usage. La serviette de bains, que le praticien a portée en mer sur les épaules, demeure in situ pour habiller son buste et lui permettre d’éponger la sueur de son visage. Quand toute trace d’humidité a disparu, la jeune femme est prise d’un fou rire au moment où elle enduit à nouveau d’huile solaire la partie inférieure de l’anatomie doctorale qui en a déjà bénéficié dans son ensemble avant l’immersion océanique partielle.

- Qu’est-ce que tu as à rire brusquement comme une sotte ?

- Rien, rien !

- Quoi rien ? C’est bien la peine que j’accepte de te faire plaisir en me traînant ici ! Pour que tu te fiches de moi !

- Mais non ! J’ai pensé tout d’un coup au Pape qu’on a vu à la télé à Pâques en train de laver des pieds propres sur la place Saint-Pierre.

- Ouais ! C’est bien ce que je dis. Tu es vraiment une sale gosse ! En attendant repars te baigner si tu veux, mais ne me laisse pas cuire trop longtemps.

Après quelques brasses, Julie, qui n’est pas une grande nageuse mais adore s’ébattre dans cette eau opportunément chauffée par deux semaines de beau temps, revient régulièrement quelques minutes sous le parasol. Le docteur lui a dit d’enlever son soutien-gorge, sans qu’elle-même ait eu à en manifester le désir. C’est dire si sa magnifique silhouette attire les regards. Indifférente, avec à peine un léger sourire, elle déambule gracieusement pour revenir s’appuyer au dossier d’Auguste et poser gentiment sa main sur son épaule. Avec un tantinet d’ostentation à l’adresse des parasols voisins.

- Tu tiens vraiment à m’inonder ! A l’ombre de la toile, ce n’est pas près de sécher !

- Très bien ! Très bien ! Si je dérange, je m’en vais ! A bientôt !

Quelle sacrée gosse, personne ne m’a jamais entortillé comme ça ! Qu’est-ce qu’elle ne m’aura pas fait faire ? Faut dire que, malgré tout, elle n’abuse pas de la situation. Encore que je me demande si, en organisant ces petites vacances intimes, elle n’a pas autre chose en tête ? Ca, quand elle veut quelque chose elle sait s’y prendre la gamine !


*


Donnant donnant, le docteur a admis de séjourner sur la plage, Julie accepte un sixième repas consécutif au restaurant. Elle se serait volontiers contentée d’une demi-douzaine d’huîtres et d’une glace, mais devant l’abnégation du docteur cette après-midi, elle ne peut pas elle-même refuser un repas plus consistant indispensable à la bonne santé du praticien. Il est vrai que la qualité de l’enseigne est de nature à réveiller les papilles.

Au restaurant l’Océan au Croisic, au-dessus des rochers de la Côte Sauvage battus par le ressac, le docteur Delacroix admire le visage épanoui de Julie, légèrement hâlé et rosi par la flamme des bougies. La lumière dansante dessine et anime sur le mince voile blanc de la baie vitrée un profil régulier, lorsque, pour admirer le spectacle du dehors, la jeune femme penche son long cou, dégagé par le chignon qui tire ses superbes cheveux roux sur la nuque.

- C’était donc ça, ce fameux voyage de noce !

Auguste a soudain la douloureuse impression que le homard grillé sauce océan, la spécialité maison qu’a recommandée le maître d’hôtel, va lui peser sur l’estomac.

Le bras de Julie traverse la table pour saisir affectueusement la main du docteur :

- Tu sais bien que ce n’est pas que ça !

- Qu’est-ce qui restera de ces quelques jours quand tu ne seras plus là ?

- Ecoutez un peu pour une fois. Je ne vous abandonne pas ! Je veux monter un restaurant parce que j’aime la cuisine et parce que je veux montrer que je suis capable de faire quelque chose par moi-même. Mais je veux bien rester avec vous. Cela devrait vous faire plaisir de savoir que je reste… sans en avoir besoin !

- Qu’est-ce qui te prend tout d’un coup de vouloir te lancer ainsi ?

- C’est chez le notaire l’autre jour que j’ai compris que j’avais enfin l’occasion de réaliser mon rêve. Il m’a dit qu’il a un repreneur pour les terres de la ferme du Ché, ainsi que pour le cheptel. Par contre les bâtiments n’intéressent pas l’acheteur. S’il les reprend, il ne donnera pas plus cher de l’ensemble. Il vaudrait mieux faire un lot à part.

- Et Vidal, qui s’occupe de tout actuellement, il n’aurait pas intérêt à acheter lui-même ?

- Vidal ? Il continuerait longtemps comme ça, avec le peu qu’il me donne ! Maître Fournier m’a dit que, si Vidal était intéressé, ce serait au plus offrant. D’autre part, il se chargera des démarches administratives. Ca ne devrait pas poser de problème dans le cadre du remembrement.

Julie a tout de suite réalisé que les bâtiments de la ferme et son emplacement constituaient un lieu idéal pour monter une auberge grâce aux capitaux retirés de la vente du domaine et des bêtes.

- Une auberge campagnarde pourquoi pas ? Mais tant qu’à faire, il te faut un peu plus d’ambition. Tu auras une clientèle toute trouvée pour un établissement de qualité avec les Tiger’s. J’ai eu des tas de contacts avec les clubs voisins, l’année de ma présidence. Je te ramènerai des gens huppés de toute la région. D’ailleurs tu commences à ne pas manquer d’admirateurs parmi ces messieurs ; ils seront ravis que tu les accueilles.

- Oui ! Mais je n’aurai pas suffisamment d’argent pour aménager des locaux assez luxueux !

- J’en ai de l’argent. Des tas de titres qui viennent de mes parents vont arriver à échéance et je me débarrasserai de toutes mes actions.

- Je vous ai dit que je voulais me débrouiller toute seule !

- Ne sois pas idiote ! Si tu y tiens, je te ferai un prêt officiel. Personne n’aura rien à redire. Je peux aussi me porter caution pour un emprunt au Crédit Hôtelier par l’entremise du Crédit Agricole. Tu sais que c’est Julien Dupuis qui est directeur de l’agence de Cornemure. Avec lui, les choses ne traîneront pas.


Il se trouve que Marc Duval, le fils de Vincent, pas plus doué que son père pour les études théoriques, va bientôt terminer en Suisse son apprentissage et son CAP de pâtissier confiseur. On pourrait lui confier les entremets et autres desserts. Par son entremise, on recruterait un jeune cuisinier pour officier étroitement sous les directives de Julie qui ne manquerait pas d’être aussi présente à la réception.


- C’est bien beau tout ça. Mais il faudra te trouver une remplaçante au cabinet.

- On a encore le temps d’y penser. Il n’y aura qu’à réembaucher ma tante Fêlade. Je la formerai facilement et quand je rentrerai le soir, vous me direz si quelque chose n’a pas marché.

- Parce que tu es sûre d’avoir envie ou de pouvoir rentrer tous les soirs.

- Je pense avoir un petit pied-à-terre sur place. Vous aurez aussi votre clé, si vous voulez.

- A quel titre ?

- Au titre d’associé…

- Décidément, tu as tout prévu. Je n’ai plus rien à dire ! Et tu sais comment l’appeler ton établissement ?

- J’ai pensé L’Auberge du Ché tout simplement.

- Sais-tu que Place des Vosges à Paris il y a La Guirlande de Julie tenu, dit-on, par la compagne d’un grand restaurateur ? Pour toi, je vois très bien Le Pré de Julie.

- Pas mal ! Décidément, ce ne sera plus tout à fait mon restaurant. Ce sera le nôtre, vous voilà rassuré !

- Cela t’ennuie ?

- Oui et non ! Enfin, on reparlera tranquillement de tout cela en rentrant ? Il nous reste quatre jours, ce n’est pas si mal, Auguste, pour un vrai voyage de noce, si on s’applique un peu ?

- D’accord, Julie ! D’accord ! Je laisse tomber ma dernière conférence !


Auguste et Julie font quelques pas le long de la grève, rafraîchis des embruns que projette l’écume des vagues en heurtant les rochers. Main dans la main, ils observent silencieux les noirs reflets du ciel sombre sur l’océan, éclairés soudain d’un mutin rayon de lune parmi de lourds nuages.


« Et c’est ainsi qu’Allah est grand » disait Alexandre Vialatte.

Pour la plus grande gloire de Dieu, pourrait-on dire.


**


- Tiens, je vais te dévoiler un secret. Tu sais ce qu’il a écrit cette nuit-là, le docteur, dans son journal intime, assis sur le couvercle des waters de la salle de bains, pendant que Julie dormait ?


Harmonie


Dans l’harmonie

De notre amour,

Par l’unisson

De nos deux cœurs,

La cohésion

De nos deux corps

Inonde l’âme

En plénitude.

Vient le doux calme

Qui enfle encor

La déraison

Du vrai bonheur.

C’est l’abandon

En notre amour,

Quelle harmonie !


- La vache, le docteur !

- Tu ne le voyais pas comme ça, hein, l’Auguste ? C’est que, dans tout animal, il peut y avoir un homme qui sommeille !

Mais surtout, n’en parle pas : Il n’y a que toi qui sois au courant !

- Il ne l’a même pas montré à Julie, son poème ?

- Surtout pas à Julie !