La soirée du général
Lors du mariage de Maxime, fils d’un industriel briard, l’assistance est
nombreuse et le faste à la hauteur de la circonstance. Un parent du marié,
était intendant général de l’armée. Récemment décédé on l’évoque toujours
en parlant «du général».
Pour la cérémonie un ami du défunt, proche de la famille et lui-même général
d’aviation, est invité.
Ce général, en tenue d’apparat pour l’occasion, a une particularité.
Originaire du sud-ouest, il a conservé un accent très marqué qui étonne et
qui, joint à une certaine rondeur, lui donne une allure joviale. Il précise
rapidement que son ami, le général défunt, n’était pas un vrai général,
mais seulement un intendant général, alors que lui, servant dans une unité
combattante, a bien droit à la prestigieuse appellation de général.
Un léger incident prend également en défaut au cours de la soirée son
apparente bonhomie. Fort de son prestige et dopé par les toasts et la bonne
chère, il lutine hardiment une élégante convive, jusqu’à l’asseoir sur ses
genoux au prétexte qu’il manque de sièges autour du buffet.
C’est l’époque où une revendication des plus néfastes à l’institution
militaire agite les jeunes recrues du contingent qui vont jusqu’à prétendre
vouloir s’organiser en une sorte de syndicat, les comités de soldats. Le mari
de l’élégante, peu satisfait de la scène à laquelle il lui est donné
d’assister, apostrophe le général :
- Que pensez-vous donc, mon général, de ces comités de soldats dont on parle
tant à l’heure actuelle ?
Aussitôt le général, virant au rouge sombre, ouvre un large bec, se redresse
vivement, laissant tomber sa proie qui manque de choir sur la moquette, et
se lance dans une longue diatribe courroucée qui réjouit son interpellateur. ps
Le soir de la générale
Lors de la première crise du pétrole, un conférencier éminent est reçu au Tiger’s
Club local en la personne de Jean-Paul Lacaze, Président Directeur Général
d’un laboratoire multinational. Il doit traiter des énergies de remplacement.
Se trouvant à table aux côtés de son épouse, Jacques demande à celle-ci avec
humilité :
- Comment doit-on s’adresser à l’épouse d’un important P.D.G. ? Doit-on vous
appeler Madame la Présidente, Madame la Directrice ou simplement
ma Générale ?
- Oh rien de tout cela ! l’interrompt-elle. Nous devons savoir rester très
discrètes auprès du grand homme. Nous n’avons droit à aucune appellation
particulière, continue-t-elle, en
élargissant le propos à ses congénères en charge d’un mari en vue.
- Alors si je comprends bien, on ne vous appelle pas, on vous siffle !
Echange qui, grâce à la qualité de l’interlocutrice, se termine dans un vaste
éclat de rire communicatif alentour.
Le mari fait un exposé brillant sur les ressources diverses et infinies dont
on dispose pour suppléer à ces importations massives d’hydrocarbures,
devenues si préjudiciables à l’équilibre de nos échanges. Il conclut en
disant que cette crise du pétrole n’en est pas vraiment une, plutôt un
incident de parcours et finalement un challenge qui à terme peut s’avérer
un aiguillon favorable, pour redonner un élan à la recherche.
Jacques s’astreint, comme souvent, à poser rapidement la première question
pour lancer le débat :
- Vous voilà très optimiste, pourtant à force de puiser dans toutes ces
belles ressources naturelles, quelles qu’elles soient, ne craignez-vous pas
qu’un jour prochain elles ne viennent à s’épuiser ?
- Pas du tout ! D’ailleurs en cas de nécessité, on peut compter sur nos
chimistes pour découvrir de nouvelles molécules à partir d’éléments encore
inutilisés, ce qui constitue de phénoménales réserves supplémentaires.
Après une légère hésitation, Lacaze ajoute avec prémonition :
- En réalité, seuls deux éléments pourraient vraiment poser problème, l’air
et l’eau.
Un éclat de rire salue ces propos qui soulignent tant l’inconscience naïve,
dont peuvent parfois témoigner les esprits scientifiques les plus distingués,
que l’irresponsabilité des leaders des grandes compagnies, soucieux des seuls
dividendes de leurs actionnaires.
Il semble que les assistants aient finalement porté plus d’attention, qu’ils
fussent amusés ou choqués, à la boutade adressée précédemment à son
épouse qu’au signal d’alarme pour l’avenir que constituaient involontairement
les propos du mari.
Dans certains milieux, il peut être préjudiciable de mettre en péril
l’harmonie sociale de façade, alors que l’évocation de graves problèmes
ne retient que peu l’attention, tant qu’ils ne troublent pas les
ordonnancements et la quiétude immédiats. ps
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