Après la récente conférence du Club de Lecture,
une autre approche de :
PLATON (428/348 av JC)
Platon, "le philosophe par excellence", cliché Chemins d'Hermès
Platon est né dans une famille de haute lignée. Il a voulu jouer un rôle politique comme conseiller ou législateur,
non seulement à Athènes, mais aussi à l’étranger, en Sicile, auprès de Denys de Syracuse.
Il a souhaité réformer la vie politique de la cité en accordant le pouvoir, non pas à la richesse ou à la force militaire,
mais au Savoir. Pour cela, il a proposé un nouveau système d’éducation fondé sur un savoir où les mathématiques joueraient
un grand rôle et qui culminerait dans la contemplation des réalités véritables et du Bien. Dix livres de La République et
douze livres des Lois (50% de son œuvre) portent sur ce sujet.
Comme on le sait, à l’âge de 20 ans, vers 408, il s’attache à Socrate, jusqu’à la mort de ce dernier en 399. C’est alors une
période politique très troublée :
En 404, Athènes était tombée aux mains de Sparte, qui instaura une oligarchie, qu’on appelle la Tyrannie des Trente. La
démocratie fut rétablie à Athènes en 403, avec une loi d’amnistie pour tous ceux qui avaient joué un rôle sous les Trente.
Mais pourquoi Socrate fut-il condamné à mort par la cité, alors qu’il n’avait en rien pactisé avec la tyrannie ?
En effet, grâce à tous les philosophes du IVème siècle qui se réclament de Socrate, on connait son activité de citoyen
exemplaire, qui ne voulut pas s’associer à des votes injustes ni à une politique d’illégalité. On connait - surtout grâce à
Platon - sa façon de dialoguer dans les rues d’Athènes, sa laideur, son ironie, son obstination, sa patience à faire
« accoucher » les esprits. Et l’on connait son procès et sa mort, qui hanta tous ses disciples avant de hanter tous ceux
que menace ou atteint une mort injuste.
L’entourage de Socrate, personnage hors du commun, comportait des gens très différents les uns des autres : des philosophes de tendances très diverses, des sophistes, Callias, le citoyen le plus riche d’
Athènes, Xénophon, un militaire conservateur, Charmide et Critias, liés aux Trente, Alcibiade…
On peut penser que ce sont les liens de Socrate avec ces trois derniers qui sont une des raisons du procès et de la
condamnation à mort de Socrate, malgré la loi d’amnistie de 403.
En 388, Platon séjourne en Sicile, mais ses mauvaises relations avec le tyran Denys le chassent de Syracuse.
A son retour à Athènes, il fonde l’Académie que fréquente pendant 20 ans Aristote.
Le début du dialogue Lysis situe le lieu :
Socrate : « Je sortais de l’Académie et me rendais au Lycée par la route extérieure qui passe juste au pied du rempart,
lorsque, devant la petite porte qui jouxte la fontaine de Panops, je tombai sur Hippothalès… »
L’Académie et le Lycée sont les noms de deux gymnases situés hors les murs, l’un au nord-ouest, l’autre au nord-est d’Athènes.
Plus tard, ce seront les emplacements respectifs des écoles philosophiques de Platon et d’Aristote.

Platon et Aristote par Raphaël, cliché N. de Rauglaudre
Platon meurt en 348, âgé de 80 ans.
L’œuvre de Platon :
C’est un auteur littéraire, un véritable écrivain.
Pour rappeler les faits et gestes de Socrate, il utilise la forme littéraire du dialogue, direct (comme Alcibiade, Criton,
Phèdre), raconté (comme Le Banquet, Phédon, Protagoras), ou exposé (comme l’Apologie).
On a dit qu’il était l’inventeur des termes : Philosophe, Philosophie, mais il n’est pas le défenseur d’une seule doctrine
philosophique ou d’un système. C’est peu à peu qu’il devient philosophe.
La pensée de Platon a été nourrie au départ par l’enseignement de Socrate, qui est fait plus d’interrogations que de
doctrine (« Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien »). C’est parce qu’il semblait tout mettre en question qu’il
fut soupçonné de ne respecter ni la vertu ni les dieux de la cité, alors qu’il se réclamait de l’oracle d’Apollon :
« Connais-toi toi-même » et n’admettait comme fin que la recherche du Bien.
Il obligeait chacun à se poser des questions, il lançait ses interlocuteurs sur la bonne voie de la réflexion, ce qu’il
a fait pour Platon et qui a mené ce dernier fort loin.
Le dialogue :
La forme utilisée est le dialogue qui présente Socrate de manière très vivante : pauses, intermèdes variés marquent les
paliers de la réflexion. Au début du Phèdre, par exemple, Socrate et Phèdre sont étendus auprès d’un arbre en fleurs, à
proximité d’un cours d’eau, à quelques 100 mètres de l’Acropole ; les cigales chantent à tue-tête. C’est le début d’une
recherche philosophique.
Seul le dialogue, dans un souci de rigueur, permet de suivre point par point une recherche sans jamais laisser passer une
chose incontrôlée. Suivant le principe de la dialectique, le dialogue exige l’assentiment de l’intéressé, avant de passer
à une autre étape du raisonnement.
Or, les Sophistes, à l’époque de Socrate, avaient pratiqué cet art de discuter- l’éristique- mais ils en avaient fait un
procédé systématique de discussion.
Les interlocuteurs, au cours du dialogue, interviennent, au fil de la réflexion, avec des « certes », « c’est évident »,
« c’est vrai », « sans doute », véritables étapes du discours.
Pour Platon, le dialogue est donc indissociable de la recherche du Savoir.
Les mythes :
L’autre méthode littéraire chère à Platon est l’utilisation des mythes, sortes de belles histoires, simples à comprendre,
pour soutenir la réflexion.
L’allégorie de la caverne, au livre VII de La République, le mythe du chant du cygne, dans le Phédon, la comparaison avec
le poisson-torpille du Ménon (« Socrate engourdit mystérieusement ses interlocuteurs » …), ces exemples montrent que
Platon conjugue, dans toute son œuvre, la rigueur du dialogue et l évocation poétique des mythes pour accéder au Savoir,
dans un modèle de pédagogie.
Un exemple de la méthode platonicienne : l’allégorie de la caverne (Livre VII de La République) :
« - Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine en forme de caverne, dont l’entrée, ouverte à la lumière, s’étend
sur toute la longueur de la façade. Ils sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou pris dans des chaînes en sorte
qu’ils ne peuvent bouger de place, ni voir ailleurs que devant eux ; car ces liens les empêchent de tourner la tête. La
lumière d’un feu allumé au loin sur une hauteur brille derrière eux ; entre le feu et les prisonniers, il y a une route
élevée ; le long de cette route, figure-toi un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent
entre eux et le public et au-dessus desquelles ils font voir leurs prodiges.
- Je vois cela, dit-il.
- Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des ustensiles de toutes sortes, qui dépassent la
hauteur du mur, et des figures d’hommes et d’animaux, en pierre, en bois, de toutes sorte de formes ; et naturellement,
parmi ces porteurs qui défilent, les uns parlent, les autres ne disent rien.
- Voilà, dit-il, un étrange tableau et d’étranges prisonniers !
- Ils nous ressemblent, répondis-je. »
Cette caverne symbolise le monde sensible, celui dans lequel nous vivons ; les prisonniers, c’est nous.
Ils prennent pour le réel ce qui n’est qu’un reflet sur la paroi du fond de la caverne. Ils sont donc dans l’illusion totale.
Nous croyons connaitre le monde tel qu’il est vraiment, mais en fait, nous n’avons accès qu’à son apparence. Et Platon lui
oppose un monde vrai, le monde des Idées.
Un prisonnier parvient à se détacher ; mais il commencera par refuser de regarder la lumière, à cause de la souffrance causée
par l’éblouissement. Il ne demandera qu’à retourner dans la caverne. Avec l’accoutumance, il regardera d’abord les figurines
- et non plus leur ombre -. Sa première tendance sera de les prendre pour la réalité, pour les objets eux-mêmes. C’est une
croyance erronée, la plus répandue.
Puis il va parvenir, lentement, à se détacher du monde de l’opinion et de la foi pour se tourner vers le monde intelligible
(le monde des Idées). Celui-ci est représenté par le soleil.
Le prisonnier qui parvient à se détacher, c’est le philosophe. Il éprouve d’abord de la souffrance et ne demande qu’à
retourner dans la caverne, car il est difficile de se débarrasser de ses opinions. A son retour, les autres se moquent de lui,
car il est différent d’eux. C’est évidemment la référence à Socrate, ce philosophe mis à mort par la cité athénienne, parce
qu’il dérangeait les citoyens par son questionnement (la maïeutique) pour accéder au véritable Savoir.
Il existe différents degrés de la connaissance : dans le monde des Idées, Platon établit une hiérarchie.
La plus haute ou la plus réelle des Idées est l’idée du Bien. C’est le but même de la recherche philosophique d’y parvenir,
au terme d’une ascension appelée dialectique.
La transmission des idées platoniciennes :
A l’époque de Platon, c’est l’écrit qui règne dans tous les domaines. Mais les contraintes techniques rendent la
transmission hasardeuse : l’usage du papyrus, très vulnérable, les recopies imparfaites, tous les mots attachés les uns aux
autres…, d’où la nécessité, au fil des siècles, d’une lecture, relecture, écriture soignées. Pendant plus de 1000ans,
l’Ecole Platonicienne transmit avec vénération les œuvres de Platon à la postérité.
La Renaissance française a été très marquée par la redécouverte des idées platoniciennes, comme en témoigne le sonnet 113
de l’Olive, de Du Bellay :
L’Idée
Si notre vie est moins qu’une journée
En l’éternel, si l’an qui fait le tour
Chasse nos jours sans espoir de retour,
Si périssable est toute chose née,
Que songes-tu, mon âme emprisonnée ?
Pourquoi te plaît l’obscur de notre jour,
Si, pour voler en un plus clair séjour,
Tu as au dos l’âme bien empennée ?
Là est le bien que tout esprit désire,
Là le repos où tout le monde aspire,
Là est l’amour, là le plaisir encore.
Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée,
Tu y pourras reconnaître l’Idée
De la beauté, qu’en ce monde j’adore.
Conclusion :
« Platon est un auteur classique que l’on prend plaisir à relire, un écrivain hors-pair. Lui qui donna au terme
« philosophie » le sens qui est toujours le sien aujourd’hui reste après plus de deux millénaires le philosophe
par excellence. Après le XXème siècle, siècle des idéologues, du prêt-à-penser, il semble que nous devions tout
reprendre à zéro : nous redevenons les contemporains de Socrate, qui, dans les rues d’Athènes et sur la place publique,
discutait avec ceux qui l’entouraient de ce qui fait la valeur d’une vie humaine. » Luc Brisson
Françoise Robert, janvier/février 2009.
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Si vous aimez la province du Valois, pourquoi ne pas évoquer...
GERARD de NERVAL (1808-1855)
l’année du bicentenaire de sa naissance ?
Gérard de Nerval, de son vrai nom Gérard Labrunie, était le fils d’un médecin-adjoint de la Grande Armée.
Il ne connut pas sa mère, morte en Silésie, où elle avait accompagné son mari, et fut élevé à Mortefontaine
dans le Valois par son grand-oncle, Antoine Boucher. Paysages, légendes et impressions du Valois marqueront
profondément cet enfant sensible, privé de l’affection maternelle et réduit à imaginer sa mère comme une
figure de rêve.
Fréquentant dans sa jeunesse le milieu de la bohème littéraire, il se consacre à la littérature. Il traduit
le Faust de Goethe en 1828, se passionne pour les Contes Fantastiques d’Hoffmann, écrit lui-même un conte
fantastique, compose aussi Elégies et Odelettes, à la manière de Ronsard. L’une d’elles, Fantaisie, montre
le rôle que joue déjà le rêve dans sa vie et son inspiration :
Fantaisie
Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets !
Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit…
C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,
Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;
Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que, dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue…et dont je me souviens ! 1832
En 1836, il s’éprend d’une actrice, Jenny Colon qui deviendra dans son œuvre Aurélie ou Aurélia. Cette
passion malheureuse va avoir des conséquences terribles pour Nerval, ébranlant sa raison et déterminant ce
qu’il a appelé « l’épanchement du songe dans la vie réelle » (Aurélia).
Durant des intervalles de lucidité, Nerval compose ses œuvres maîtresses et surtout Sylvie, qui évoque
les souvenirs de son cher Valois, court récit inséré dans le recueil des Chimères.
paysage du Valois
Sylvie, Souvenirs du Valois :
C’est l’évocation des charmes du Valois, de sa compagne d’enfance, et la fascination exercée par le rêve,
la mystérieuse séduction d’Adrienne qui se confond avec Aurélie-Jenny Colon : poème en prose « du souvenir
et de l’adieu », souvenir de la jeunesse, du Valois, de la vie simple et tranquille, adieu à la vie normale,
au calme bonheur entrevu. Nerval se perd peu à peu dans le monde du rêve.
« Plongé dans une demi-somnolence, toute ma jeunesse repassait en mes souvenirs. Cet état, où l’esprit
résiste encore aux bizarres combinaisons du songe, permet souvent de voir se presser en quelques minutes
les tableaux les plus saillants d’une longue période de la vie.
Je me représentais un château du temps de Henri IV avec ses toits pointus couverts d’ardoises et sa face
rougeâtre aux encoignures dentelées de pierres jaunies, une grande place verte encadrée d’ormes et de
tilleuls, dont le soleil couchant perçait le feuillage de ses traits enflammés. Des jeunes filles dansaient
en rond sur la pelouse en chantant de vieux airs transmis par leurs mères, et d’un français si naturellement
pur que l’on se sentait bien exister dans ce vieux pays du Valois, où, pendant plus de mille ans, a battu
le cœur de la France. »
Deux figures féminines- Sylvie et Adrienne- établissent une mystérieuse correspondance entre le monde
familier et le monde surréel du rêve.
« J’étais le seul garçon dans cette ronde, où j’avais amené ma compagne toute jeune encore, Sylvie, une
petite fille du hameau voisin, si vive et si fraîche, avec ses yeux noirs, son profil régulier et sa peau
légèrement hâlée…Je n’aimais qu’elle, je ne voyais qu’elle,-jusque-là ! A peine avais-je remarqué, dans
la ronde où nous dansions, une blonde, grande et belle, qu’on appelait Adrienne.[…] On s’assit autour
d’elle, et aussitôt, d’une voix fraîche et pénétrante, légèrement voilé, comme celle des filles de ce pays
brumeux, elle chanta une de ces anciennes romances pleines de mélancolie et d’amour, qui racontent toujours
les malheurs d’une princesse enfermée dans sa tour par la volonté d’un père qui la punit d’avoir aimé. La
mélodie se terminait à chaque stance par ces trilles chevrotants que font valoir si bien les voix jeunes,
quand elles imitent par un frisson modulé la voix tremblante des aïeules […]
Elle se tut, et personne n’osa rompre le silence. La pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées,
qui déroulaient leurs blancs flocons sur la pointe des herbes. Nous pensions être en paradis. »
Dernier feuillet
Telles sont les chimères qui changent et égarent au matin de la vie.
Ermenonville ! pays où fleurissait l’idylle antique, tu as perdu ta seule étoile, qui chatoyait pour moi
d’un double éclat. Tour à tour bleue et rose comme l’astre trompeur d’Aldebaran, c’était Adrienne ou
Sylvie,-c’étaient les deux moitiés d’un seul amour. L’une était l’idéal sublime, l’autre la douce réalité.
Que me font maintenant tes ombrages et tes lacs, et même ton désert ? Othys, Montagny, Loisy, pauvres
hameaux voisins, Chaâlis,-que l’on restaure-vous n’avez rien gardé de tout ce passé ! Quelquefois, j’ai
besoin de revoir ces lieux de solitude et de rêverie […]
Le matin, quand j’ouvre ma fenêtre, encadrée de vignes et de roses, je découvre avec ravissement un
horizon vert de dix lieues, où les peupliers s’alignent comme des armées. Quelques villages s’abritent çà
et là sous leurs clochers aigus, construits, comme on dit là, en pointes d’ossements. On distingue d’abord
Othys,-puis Eve, puis Ver ; on distinguerait Ermenonville à travers le bois s’il avait un clocher,-mais
dans ce lieu philosophique,on a bien négligé l’église. »
Atteint pour la première fois en 1841 de troubles mentaux, il est soigné dans une maison de santé. Il se
rétablit mais la mort de Jenny Colon en 1842 donne un nouvel essor à ses rêves mystiques .Une autre de ses
héroïnes, Aurélia va devenir pour lui une créature céleste qui se confond avec les déesses orientales,
Isis ou Cybèle, avec la vierge Marie et aussi avec sa propre mère.
En 1851, Nerval traverse une nouvelle crise et comprend que sa raison est menacée. L’idée chrétienne de la
rédemption se mêle dans son esprit aux mythes antiques. Il est traité dans une maison de santé en avril/mai
1853, puis entre chez le Docteur Blanche, à Passy. Il y fait un dernier séjour d’août à octobre 1854.
C’est en janvier 1854 que furent publiées Les Filles du Feu.
Au cours des derniers mois, comme s’il pressentait sa fin prochaine, il avait rassemblé en volumes son œuvre.
Il avait mis tous ses soins à achever Sylvie, Souvenirs du Valois.
Quelques jours après sa publication dans la Revue des deux Mondes, une crise de folie s’empara encore de lui.
Enfin, il joignit aux nouvelles en prose des Filles du Feu une douzaine de sonnets, Les Chimères, car
pourquoi séparer vers et prose ? Pourquoi ne pas unir dans un même recueil des nouvelles et des sonnets ?
Le premier de ces douze sonnets présente un bilan de sa vie :
El Desdichado
Je suis le Ténébreux,-le Veuf,-l’inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte,-et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.
Suis-je Amour ou Phoebus ?... Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encore du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la grotte où nage la Sirène.
Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.
Gérard de Nerval n’avait plus qu’un an à vivre : à l’aube du 26 janvier 1855, on devait le retrouver pendu
rue de la Vieille Lanterne. Dans la doublure de sa redingote, se trouvait cousu le mystérieux manuscrit
d’Aurélia auquel Nerval travaillait depuis longtemps et qui retrace avec lucidité ses troubles mentaux et
son itinéraire spirituel.
F.R.
Décembre 2008.
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Si nous parlions de...
SOCRATE
On connaît Socrate, non par ses écrits mais par des écrivains qui l'ont connu : Aristophane, Xénophon et surtout Platon.
Platon, né à Athènes en 428/427 avant J-C, était un aristocrate à l'éducation très raffinée qui commença car composer des tragédies à l'instar d'Euripide. Mais à l'âge de 20 ans, il rencontre Socrate et décide, à partir de ce moment, de suivre son enseignement et de se consacrer à la philosophie, après avoir brûlé ses tragédies. Il avait songé à se lancer dans la carrière politique, mais c'est l'époque de la tyrannie des Trente. Après le rétablissement de la constitution démocratique de Thrasybule, la condamnation à mort de Socrate par la Cité, en 399, le détourne complètement de la politique. Il décide de se consacrer à la philosophie.
Il était malade quand Socrate but la ciguë et ne put assister à ses derniers moments.
Après la mort de son maître, il se retire à Mégare, auprès d'Euclide, disciple comme lui de Socrate, et de quelques autres.
Platon fonde ensuite l'Académie, son école philosophique. A partir de la figure exemplaire de Socrate, les dialogues
platoniciens élaborent une philosophie très complexe, qui a reçu l'influence de toutes sortes d'écoles philosophiques. Il
meurt en 347.
Socrate est âgé de 70 ans quand il est accusé par Mélétos, Anytos et Lycon de ne pas reconnaître les dieux de l'Etat,
d'introduire le culte de nouvelles divinités et de corrompre la jeunesse. La peine requise contre lui est la mort.
Pourquoi cette accusation ? La méthode de Socrate est assez particulière : pas d'enseignement formel, mais des entretiens
libres sur toutes sortes de sujets (le bien, la justice, la vertu, le bonheur de la cité…) sur les places publiques,
la campagne autour d'Athènes, sous les platanes au bord de l'lllissos... Des personnages riches et influents dans la cité sont blessés par les critiques de Socrate contre les chefs du parti démocratique.
Ses accusateurs représentent les poètes, 1es artisans, 1es orateurs qui se sentent visés par les remarques ironiques de
Socrate devant l'auditoire des jeunes gens d'Athènes.
Condamné à 60 voix de majorités (sur 501 votants), il décide de se défendre lui-même sans écrire son discours. Après avoir
été invité à fixer lui-même sa peine, il refuse de le faire pour ne pas se reconnaître coupable. 1l demande même d'être nourri au Prytanée pour le restant de ses jours.
Conduit en prison, il y attend un mois le retour du cortège envoyé à Délos, l'île sainte (car il était interdit de mettre
quelqu’un à mort avant le retour du cortège des députés). Il aurait pu s'évader avec la complicité d'amis influents, mais
il refuse : « je préfère subir l'injustice que la commettre » dit-il.
Socrate a rencontré beaucoup d'opposants : les sophistes, certains membres du parti démocrate, mais aussi beaucoup de disciples fervents. Platon et plus tard Xénophon ont écrit une Apologie de Socrate, le discours qu'il aurait prononcé pour sa défense. Chacun le présente à sa manière.
Platon montre Socrate qui discute d’abord le réquisitoire : L'oracle de Delphes, interrogé, a affirmé que l'homme le plus sage de la cité, c'est Socrate.
Il a donc interrogé les plus sages des citoyens et leur a démontré qu'ils ne le sont pas, d'où les calomnies lancées contre lui. Une voix divine familière l'a chargé d'une mission : aider les citoyens à s'améliorer pour procurer le bonheur à la cité. 1l n'a jamais fait de concession contraire à la justice.
En conséquence, il fixe sa peine, ce qui est considéré comme une bravade.
Enfin, il montre aux juges qui l'ont condamné le tort qu'ils se sont fait et il s'entretient avec ceux qui l'ont acquitté de la mort et de l'au-delà.
« Et maintenant, voici l'heure de nous en aller, moi pour mourir, vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur partage, nul
ne le sait, excepté le Dieu ».
Platon décrit la mort de Socrate dans un dialogue : le Phédon: il montre le contraste entre la sérénité de Socrate et la douleur de ses amis. La description très précise des faits met en évidence la libération du Sage.
Si les cygnes chantent surtout au moment de mourir, dit Socrate, ce n'est pas par tristesse comme le croient les hommes toujours obsédés par la crainte de la mort, c'est qu'ils ont la prescience des biens que réservent les demeures d'Hadès. Serviteur du même maître, consacré au même dieu (le cygne est l'oiseau d'Apollon), ayant reçu de lui une faculté prophétique, Socrate n’a pas plus de raisons qu'eux de s’affliger de quitter la vie.
Platon expose, avec l'évocation de la mort de Socrate, ses propres conceptions sur la mort et sur immortalité de l'âme.
Françoise Robert, novembre 2008.
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cliché wikipédia (louvre)
photo corinne de temmerman
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à l'occasion du centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir (1908-1996)
Présentation de Mémoires d’une Jeune Fille Rangée (1958)
Au moment où elle commence à écrire ses mémoires, un peu avant l’âge de 50 ans, Simone de Beauvoir est déjà très célèbre :
Dès 1943, son roman L’Invitée la fait connaître. Elle y décrit, à travers des personnages imaginaires, ses relations avec
Sartre, qu’elle a connu à La Sorbonne, lors de la préparation à l’agrégation de philosophie.
Très engagée sur le plan politique, elle a voyagé dans de nombreux pays (Etats-Unis, Chine, Union Soviétique, Cuba) où elle
a rencontré Fidel Castro, Che Guevara, Mao Tsé Toung, Richard Wright…
Avec Jean-Paul Sartre, Raymond Aron, Michel Leiris, Maurice Merleau-Ponty, Boris Vian et quelques intellectuels de gauche,
elle a fondé une revue, Les Temps Modernes, qui entreprend de faire connaître l’existentialisme à travers la littérature
contemporaine.
En 1949, avec la publication du Deuxième Sexe, elle devient la figure de proue du féminisme, en décrivant une société qui
maintient la femme dans une situation d’infériorité. Son analyse de la condition féminine à travers les mythes, les
civilisations, les religions, l’anatomie et les traditions fait scandale.
En 1954, elle obtint le prix Goncourt pour le roman Les Mandarins et devient, à cette période, l’un des auteurs les plus lus
au monde.
Pourquoi entreprendre l’écriture de ses mémoires ?
Dès 1956, elle affirme : « J’aime mieux fureter dans mon passé que de laisser ce soin à d’autres ».
Mais surtout son objectif est de : « renouveler la jouissance des moments passés en se les remémorant, sauver de l’oubli
celle qu’elle a été, procéder à des bilans de vie, vérifier constamment si elle a bien tenu les promesses que sa jeunesse
lançait vers sa maturité. »
En faisant son propre portrait et l’histoire du long combat où on devient soi, elle montre avec éclat comment, de cette
existence contingente où elle avait été « jetée », elle a fait une entreprise et une nécessité.
Son autobiographie - commencée en 1958 avec Mémoires d’une Jeune Fille Rangée - se poursuivra avec La Force de l’Age,
La Force des Choses en une trilogie exceptionnelle, prolongée en 1965 avec Une Mort Très Douce et en 1974, avec
Tout Compte fait.
Simone de Beauvoir présente, selon une architecture très concertée, son projet de
« faire de sa vie une expérience exemplaire où se reflèterait le monde entier ».
C’est donc une chronique passionnante des événements qui l’ont marquée, du début des années 20 à la fin des années 70,
ainsi que la chronique de ses lectures, de ses voyages, de ses amitiés, de ses amours, des relations exceptionnelles de deux
grands intellectuels de ce temps : Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre.
Mémoires d’une Jeune Fille Rangée :
Ce premier volume de son autobiographie s’ouvre sur le jour de sa naissance :
« Je suis née à 4h du matin, le 9 janvier 1908, dans une chambre laquée de blanc, qui donnait sur le Boulevard Raspail ».
Elle y décrit son milieu bourgeois rempli de préjugés et de traditions pesantes, et ses efforts pour en sortir en dépit de
sa condition de femme.
« Je construirai une force où je me réfugierai à jamais ».
Son but : refuser totalement les conventions, les compromis, « mariage, enfants », et choisir une relation privilégiée avec
son égal absolu, cet esprit « jumeau » du sien, Jean-Paul Sartre.
Simone de Beauvoir propose un plan d’ensemble en 4 parties qui montrent son cheminement vers sa liberté :
L’enfance :
« Sur les photos de famille, on voit de jeunes dames en robes longues,aux chapeaux empanachés de plumes d’autruche, des
messieurs coiffés de canotiers et de panamas qui sourient à un bébé ».
« Nous passions l’été en Limousin, dans la famille de papa…Cèdres,wellingtonias, hêtres pourpres, arbres nains du Japon,
saules pleureurs, magnolias, araucarias, feuilles persistantes et feuilles caduques, massifs, buissons, fourrés : le parc,
entouré de barrières blanches, n’était pas grand, mais si divers que je n’avais jamais fini de l’explorer ».
Dans cette première partie, la rencontre avec son amie Zaza est capitale, car elle sera en partie son double négatif :
« nous causions de nos études, de nos lectures, de nos camarades, de nos professeurs, de ce que nous connaissions du monde :
non de nous-mêmes… Zaza aimait comme moi les livres et l’étude ».
L’inscription au cours Adeline Désir et l’institut Daniélou :
« Je ne regardais plus ces demoiselles comme les augustes prêtresses du Savoir mais comme d’assez dérisoires bigotes… Elles
portaient des corsages en taffetas changeant, à manches gigot, avec des guimpes baleinées ; leurs jupes balayaient le
plancher ». Mais,
« Couchée sur des feuilles mortes, le regard étourdi par les couleurs passionnées des vignobles, je ressassais les mots
austères : licence, agrégation. Et toutes les barrières s’envolaient. J’avançais, à ciel ouvert, à travers la vérité du monde
.
L’avenir n’était plus un espoir : je le touchais. Quatre ou cinq ans d’études, et puis toute une existence que je façonnerais
de mes mains. Ma vie deviendrait une belle histoire qui deviendrait vraie au fur et à mesure que je la raconterais ».
Les études supérieures, ses rencontres à la Sorbonne, le succès de ses études :
« Dans mon milieu, on trouvait incongru qu’une jeune fille fît des études poussées ; prendre un métier, c’était déchoir ».
Mais,
« Je n’en doutais plus : j’étais quelqu’un, et je ferais quelque chose. Je complotais des sujets de roman. Un matin, dans la
bibliothèque de la Sorbonne, au lieu de traduire du grec, je commençai « mon livre ». Il fallait préparer les examens de juin
,…mais je me promis que je réaliserais sans plus attendre mon œuvre à moi : « une œuvre, décidai-je, où je dirais tout ».
La préparation à l’agrégation de philosophie, la fin de son amour conventionnel pour Jacques, son cousin, l’éloignement et
la mort de Zaza, prisonnière de son milieu ; la rencontre décisive avec Sartre.
« Le lendemain, je me dirigeai vers la Sorbonne le cœur battant ; à la porte, je rencontrai Sartre ; j’étais admissible ainsi
que Nizan et lui. Herbaud avait échoué. Il quitta Paris le soir même, sans que je l’ai revu. « Tu diras au Castor tout le
bonheur que je lui souhaite », écrivit-il à Sartre ».
Les dernières lignes évoquent la mort symbolique de Zaza :
« Ensemble nous avions lutté contre le destin fangeux qui nous guettait, et j’ai pensé longtemps que j’avais payé ma liberté
de sa mort ».
A la fin de son autobiographie, dans les dernières lignes de Tout Compte Fait, elle affirme : « Je voulais me faire exister
pour les autres en leur communiquant le goût de ma propre vie : j’y ai à peu près réussi ».
Au lecteur d’en juger…
Françoise Robert, août 2008.
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beauvoir, sartre et che guevara, cuba 1960 cliché wikipédia
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Classicisme et modernité littéraires
Le nouveau roman
Natif des années cinquante, le nouveau roman n’est donc plus aussi neuf en ce début de nouveau millénaire.
Remettant en question le roman traditionnel, il tendait à détruire le personnage et l’analyse psychologique et se détournait
de l’intrigue et de tout message plus ou moins explicite délivré par l’auteur.
Bien avant Robbe-Grillet, pape du nouveau mouvement littéraire, mon éminent compatriote auvergnat Valéry Larbaud avait
souhaité « se libérer de la vieille carcasse rouillée de l’intrigue ». Dans une démarche parallèle, Francis Ponge, tentait
d’abandonner « la subjectivité de l’humain » pour prendre « le parti des choses ».
La littérature traditionnelle garde pourtant la faveur d’un large public. Cette résistance offerte par le roman classique,
malgré le recul général de la littérature au sein de l’édition, signifie-t-elle que la voie amorcée par le nouveau roman a
perdu la partie ?
La description de « petits riens qui font la vie », dans des textes de deux ou trois pages, a permis à Philippe Delerm
d’enregistrer une importante et fulgurante diffusion de La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules,
Gallimard 1997. Cependant les tirages de Nathalie Sarraute ou Michel Butor, auteurs souvent réputés « intellos », ne
rivalisent sans doute pas avec ceux d’un Jean d’Ormesson.
Les évolutions sont lentes. Dans le domaine de l’art, la recherche promeut de nouvelles techniques et de nouveaux talents à
la faveur parfois éphémères. Mais la peinture figurative défend sa place tout en s’enrichissant d’audaces nouvelles. On peut
constater que dans l’art plastique la modernité n’efface pas obligatoirement les normes anciennes, mais offre aux créateurs
des moyens supplémentaires d’expression.
Il en est de même en littérature et l’hypertrophie des moyens actuels de communication augure de nouveaux bouleversements qui
ne font que s’amorcer.
Le livre sera amené à coexister et à s’adapter.
Les nouveaux médias face à l’écrit
C’est un lieu commun de dire que la masse des programmes télévisuels promeuvent plus souvent la médiocrité que la qualité
dans le domaine culturel. En faisant l’effort de trier le bon grain de l’ivraie et en ne craignant pas de se coucher tard,
il reste possible d’apprécier certaines productions du petit écran.
L’irruption d’Internet est en train de concurrencer voire de déborder notre déjà vieille télé. Comme la langue d’Esope,
Internet c’est le meilleur et le pire. Mais il faudra faire avec.
Comme tous les médias modernes, Internet c’est la tendance à l’hégémonie de l’image. Mais le discours y a aussi sa place
avec, pour l’heure, un plus large espace de liberté qu’ailleurs.
Quels peuvent donc être les rapports d’Internet avec l’écrit ?
Le facteur temps est à considérer. Plus on passe de temps sur les médias, moins il en reste pour la lecture. Plus la nouvelle
génération vit avec l’image virtuelle, moins elle n’a de temps et d’intérêt pour ouvrir un livre.
Une première conséquence est la place actuelle des bandes dessinées dans l’édition. La BD a le double avantage de la brièveté
et de l’intime alliance de l’image et du texte. Il y a toujours eu des fans de BD. Mais si leur nombre est en telle
progression c’est pour une part du fait que sa lecture demande peu de temps et de concentration.
L’écrit en lui-même est surtout présent sur la toile dans le domaine technique ou bien sûr commercial. On peut aussi trouver
dictionnaires ou encyclopédies dont on consulte un article ou un paragraphe. Mais il n’est pas habituel ni confortable de
lire tout un ouvrage sur l’écran.
Textes sur écran
La gratuité potentielle de l’accès aux œuvres musicales ou cinématographiques sur le Net se révèle un cauchemar pour les
maisons de disques et les producteurs. Ils contre-attaquent en mettant en avant les droits d’auteurs des artistes et des
réalisateurs. Alors même que les grandes sociétés tendent à s’arroger l’essentiel des profits. La grève des scénaristes
d’Hollywood en est l’illustration évidente.
Les grandes compagnies d’édition fonctionnent le plus souvent en privilégiant de même leurs profits financiers. Alors que
de petites maisons s’ingénient à promouvoir la qualité et la nouveauté au prix de grandes difficultés budgétaires. Certains
se regroupent. Ainsi de « L’autre Livre » dont le salon du mois de décembre obtient un succès grandissant d’une année à
l’autre.
Malgré la désaffection pour la lecture, l’édition papier permet plus de commodité que l’écran pour de longs textes et
l’objet livre conserve généralement plus d’attrait que l’objet CD. Ce qui permet d’espérer qu’il résistera mieux. La
« belle édition », voire l’édition de luxe, devraient continuer à tirer leur épingle du jeu ainsi qu’à l’inverse les livres
de poche à petit prix favorisés par l’impression numérique à bas coût.
Il reste que le support de la toile pour les textes littéraires n’est pas à ignorer. Aux Etats-Unis, Amazon Kindle, terminal
de deuxième génération pour la lecture de livres électroniques vient d’être lancé sur le marché. Le coût de l’appareil ajouté
à celui du chargement des textes ne devrait pas mettre encore en péril l’édition papier.
Sans s’équiper d’un appareil supplémentaire, on peut avoir accès à certains ouvrages sur son écran d’ordinateur. Il s’agit
généralement de textes d’auteurs tombés dans le domaine public, mais dont le chargement n’est pas toujours gratuit pour
autant. Demeure l’inconfort relatif du défilement du texte à l’écran, moins plaisant pour beaucoup que de tourner une page
papier.
Potentialités
Lors de l’écoute nocturne de la radio où les avis s’expriment souvent de façon plus directe qu’en journée, mon attention a
été retenue par l’argumentation d’un musicien amateur face à un pro du show-biz, se lamentant sur ses recettes décroissantes
face au piratage musical.
L’amateur expliquait qu’il avait créé un groupe avec quelques amis et que, rejetés par tous les producteurs contactés, ils
avaient élaboré un site où chacun pouvait venir écouter ou télécharger gratuitement leur ouvrage à sa guise. Un certain
succès était au rendez-vous et, si financièrement ils n’en tiraient pas de profits, ils étaient ravis de savoir que nombre
de gens appréciaient leur musique.
Tout créateur ne saurait dédaigner de voir son talent honoré pécuniairement, mais son souci premier n’est-il pas d’intéresser
autrui à ses réalisations ? Comme c’est le souhait du plus modeste, c’était celui d’un Rembrandt ou d’un Van Gogh
qui n’ont jamais profité des flots d’argent qu’engendrent aujourd’hui leurs œuvres, au bénéfice des grands financiers
plus instruits de la « cote » que de la qualité.
De même, si Internet n’est pas encore au premier chef le rendez-vous de la Littérature, la toile peut être l’occasion pour
chacun, à défaut d’avoir retenu l’attention et l’appui improbables d’un grand éditeur, de présenter ses réalisations sans
s’imposer des frais dont l’amortissement reste aléatoire.
Dans la mesure où la lecture d’un gros pavé sur l’écran s’avère indigeste, la brièveté des textes y semble un atout pour
accrocher l’internaute. Ainsi, on peut penser que le récit, la nouvelle, le recueil de poèmes y seront plus prisés que la
saga ou le roman, sinon à proposer ces derniers sous forme de « condensés » comme dans le Reader’s Digest.
On perçoit que le personnage et l’étude de son caractère chère au roman classique a moins sa place dans des ouvrages brefs.
Ainsi l’exigence technique de ce nouveau support pourrait tendre à conforter l’évolution préconisée par les adeptes du
nouveau roman.
Un avantage important de la mise en ligne d’un ouvrage par rapport à l’édition classique est le fait que la facilité et la
gratuité de l’illustration des textes autorise une iconographie abondante. Cette alliance de l’image et de l’écrit peut être
un attrait important, à condition de s’allier à une exigence de qualité dans la mise en page.
Notre site CDB essaie précisément de mettre ces réflexions en pratique.
Paul Sandrin, janvier 2008
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portrait du docteur gachet, van gogh
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Des mots pour soigner les maux...
La publication récente aux éditions du Temps des Cerises d’un recueil de poèmes
intitulé "Il n’y a rien mon petit" est l’occasion de découvrir le parcours individuel et
douloureux de deux hommes au sein de la grande Histoire.
C’est l’histoire d’une rencontre, celle qui va lier Georges Hyvernaud et son élève Albert
Gokelaere autour de leur goût commun pour la littérature et leur engagement politique au
Parti communiste. "Il n’y a rien, mon petit" est un recueil de poèmes de Gokelaere
ponctué par les lettres que les deux amis s’échangeaient. On y découvre une écriture
fragile, en construction, une écriture que le jeune poète n’aura pas eu le temps de
poursuivre puisqu’il sera fusillé par les nazis pendant la guerre. Georges Hyvernaud,
quant à lui, témoigne de cette rencontre dans son roman "La Peau et les Os" qui
mérite qu’on s’y attarde un peu…
De 1939 à 1945, Georges Hyvernaud passe les cinq années de la guerre en captivité. De
retour à Paris après la Libération, l’ancien prisonnier se lance dans la rédaction de
son ouvrage le plus connu : "La Peau et les os", un récit à la première personne qui
mêle aux réflexions inspirées par le retour les souvenirs encore vifs de la captivité.
L’ouvrage est publié dès 1949. On ne revient pas de l’expérience de l’humiliation, nous
dit Hyvernaud dans un style corrosif qui s’attaque aux fondements sociaux pour en
montrer la dérision.
On a reproché à Hyvernaud sa noirceur et son désespoir. "La Peau et les os" a d’ailleurs
reçu un accueil très mitigé à sa sortie, certains critiques dénonçant violemment une
forme de nihilisme chez l’auteur. Il y a effectivement une contradiction irréductible
dans la fin de l’ouvrage qu’Hyvernaud consacre à ériger un tombeau à son ancien élève
Albert Gokelaere tout en disant que l’écrire ne sert à rien. On lit pourtant en
filigrane de ce portrait héroïque une tentative de réhabilitation de l’homme : le mot
de « tragédie » apparaît enfin pour contrebalancer la grossièreté, la médiocrité, et
le grotesque décrits tout au long du récit. Par opposition à la durée molle qu’il était
devenu pendant la période de captivité, le temps redevient chronologique avec la notion
de fatalité. Hyvernaud s’applique en effet à raconter l’histoire de Gokelaere en semant
sur son chemin les signes annonciateurs d’un « destin de fosse commune ». Le hasard
a fait que le professeur prisonnier tombe sur l’annonce de l’exécution de son élève
dans un vieux journal atterri au camp ; c’est le point de départ du travail de mémoire
qui va occuper le narrateur dans les quinze dernières pages de l’ouvrage.
Hyvernaud présente ainsi le souvenir de Gokelaere : « Il était assis au troisième rang,
auprès d’une fenêtre d’où l’on voyait deux arbres et un mur. », et le verbe « voir »
acquiert dans cette phrase un double sens ; celui de la vue, mais aussi celui de la
vision, et la description prend alors valeur de prédiction puisque la vie conduira le
jeune élève «jusqu’à ce mur, dans le matin, contre lequel on le tuera avec indifférence.»
De l’un à l’autre mur, le narrateur tisse un destin fatal à Gokelaere en faisant entrer
en écho les éléments du portrait avec ceux de la mort « pressentie » : le jeune homme
du Nord, du pays des « fosses et des corons de brique rouge » sera jeté dans une
fosse, son engagement au sein du parti communiste fait résonner le terme de « fosse
commune ».
« Gokelaere… appartenait au monde de la tragédie… Gokelaere vivait tragiquement…
Lui, le tragique était son élément naturel, son climat propre. » La convocation de
la tragédie permet au professeur de Lettres d’en arriver à la question de la
responsabilité, ou plus précisément de sa propre responsabilité. L’« amertume » qu’il
en ressent provient de son sentiment d’impuissance : « C’est quand tout est fini qu’on
comprend. Quand il est trop tard, qu’il n’y a plus rien à faire, qu’on ne peut plus
rien pour personne. » C’est cette même amertume qui traverse l’ensemble de cet ouvrage
écrit après l’événement, après l’horreur. Que reste-t-il à faire au présent ? Hyvernaud
répond en donnant un nom au mort rendu anonyme par la fosse commune, seule
sépulture qu’il puisse lui offrir. « Gokelaere. J’écris son nom, c’est tout ce que je
peux pour lui maintenant. » Mais en réalité il fait plus que clamer un nom ; il rend
la parole à Gokelaere dans une série de citations de poèmes du jeune homme. La voix
du narrateur s’efface quatre fois au profit de celle de Gokelaere. Or, celle-ci entre en
écho avec la référence au poème d’Eluard, Liberté (« Gokelaere, j’écris son nom ») et
c’est la puissance de la poésie qui semble pouvoir l’emporter à la fin, cette écriture
de l’expérience qui travaille les percepts plus que les concepts. « Personne ne lit les
noms sur les croix » mais peut-être entendra-t-on la parole du poète.
Corinna, février 2007
Apollinaire en automne
« En effeuillant la littérature ! ». Parce que les images me viennent multiples et colorées
à la lecture de cette rubrique d'un périodique de province. Parce que j’y vois l’intention
espiègle de déshabiller les austères tournures, de dénuder les textes. Parce qu’on
n’arrache jamais les pages des livres. On devrait. Les coller sur les murs, pendant la
nuit. Recouvrir les pare-brise des voitures.L’essuie-glace engagerait alors un joyeux
mouvement, une envolée de mots.
Effeuiller la littérature, c’est imaginer l’automne, les arbres aux teintes jaunes et
brunes. Quelques touches de vert persistent peut-être. Les feuilles tombent en spirales
lentes, juste assez doucement pour qu’on ait le temps de les lire, et d’y déchiffrer un
poème. L’Adieu, de Guillaume Apollinaire.
J’ai cueilli ce brin de bruyère
L’automne est morte souviens-t’en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur de temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t’attends
Entendez-vous les lentes spirales de ces vers ? Elles se déroulent dans la répétition
du « brin de bruyère », dans les rimes intérieures qui font trois fois claquer la
langue contre le palais en « t’en – temps – tends ». Et ce sentiment de tournis, cette
instabilité du poème, rendue par un nombre de vers impair, comme s’il manquait une
rime en -en. Sentez-vous la bruyère, et son « odeur de temps » ? Le souvenir rejoint le
seuil de l’attente dans un éternel recommencement qui est celui des saisons, celui du
temps circulaire. Associé tantôt à la mort, tantôt à la vie, le thème de l’automne
– saison des vendanges – symbolise chez Apollinaire la quête poétique et le
dépassement de la douleur par la création.
C’est le sens du dernier poème d’Alcools, le long Vendémiaire, dans lequel le délire
de l’ivresse rejoint le délire poétique.
J’ai soif villes de France et d’Europe et du monde
Venez toutes couler dans ma gorge profonde
Invoque le poète. Mais ni les villes de Bretagne, ni les villes du Nord, ni les villes
du Midi, ni la grande Rome et son Vatican ne parviennent à rassasier sa soif.
Ecoutez-moi je suis le gosier de Paris
Et je boirai encore s’il me plait l’univers
Ecoutez mes chansons d’universelle ivrognerie
Dit-il encore à la fin du poème. L’alcool, force créatrice, la poésie, force
révolutionnaire, comme l’implique le choix du titre ; un mois du calendrier républicain.
L’automne, saison du passage, des changements, des feuilles mortes qui tournent,
tournent, tournent dans l’air au gré du vent. Et qu’est-ce qu’une révolution, si
ce n’est ce mouvement circulaire ? Sur chaque feuille un poème.
Corinna, novembre 2006
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Erato, muse de la poésie toile de Simon Vouet, photo wikipedia
bruyères, photo e lanquetin
place furstemberg à paris, m pellenc
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